Synopsis
Le film suit le parcours de cinq personnages, trois hommes et deux femmes, depuis leur arrestation jusqu'à leur libération, dans les jours qui suivent la proclamation de la Loi sur les mesures de guerre, en octobre 1970. Ces personnages appartiennent à des milieux différents et n'ont, pour la plupart, aucun lien avec les activités du Front de libération du Québec (FLQ).
Arrêtés à leur domicile, souvent au petit matin et sans explication, ils sont conduits dans des lieux de détention où ils sont isolés, interrogés et maintenus dans l'ignorance des motifs de leur incarcération. Le récit montre l'attente, la perte de repères, l'humiliation et l'angoisse vécues par les détenus et leurs proches.
Le film ne cherche pas à reconstituer l'ensemble des événements politiques de la crise. Il s'attache à l'expérience intime de la détention et à ses effets sur des individus ordinaires, puis à leur retour dans une vie quotidienne durablement marquée par l'épreuve.
Genèse et démarche
Michel Brault, figure du cinéma direct québécois, a conçu Les Ordres à partir d'une enquête auprès d'une cinquantaine de personnes emprisonnées pendant la crise d'Octobre. Les récits recueillis ont servi de matière première au scénario.
Les protagonistes du film ne sont pas des personnes historiques : Brault a composé des personnages fictifs en combinant des témoignages et des faits rapportés par les anciens détenus. Cette démarche permet de rendre compte d'une expérience collective tout en préservant l'anonymat des témoins.
Le projet s'inscrit dans la continuité du parcours de Brault, cinéaste et directeur de la photographie associé aux grandes œuvres du cinéma direct des années 1950 et 1960. Il en reprend l'attention portée au réel, à la parole et aux gestes, tout en l'appliquant à une fiction scénarisée et interprétée par des comédiens.
Forme et style
Les Ordres est souvent décrit comme une œuvre hybride, à mi-chemin entre la fiction et le documentaire. Plusieurs procédés concourent à cet effet :
- les interprètes se présentent face à la caméra, sous leur propre nom, avant d'incarner leur personnage, ce qui souligne le caractère reconstitué du récit ;
- la caméra, proche des corps et des visages, emprunte les manières du cinéma direct ;
- le film alterne des séquences en noir et blanc et des séquences en couleur ;
- la mise en scène privilégie la sobriété et la précision des gestes plutôt que la dramatisation.
Cette approche vise à donner au spectateur le sentiment d'assister à un témoignage, tout en rappelant que l'œuvre est une construction fondée sur des faits réels. Elle a largement contribué à la réputation du film comme exemple de fiction documentée dans le cinéma québécois.
Distribution
Les cinq rôles principaux sont tenus par des interprètes connus du public québécois de l'époque, issus du théâtre, du cinéma et de la chanson :
| Interprète | Rôle |
|---|---|
| Hélène Loiselle | Marie Boudreau |
| Jean Lapointe | Clermont Boudreau |
| Guy Provost | Jean-Marie Beauchemin |
| Claude Gauthier | Richard Lavoie |
| Louise Forestier | Claudette Dusseault |
La présence de chanteurs comme Claude Gauthier et Louise Forestier, alors associés à la scène culturelle québécoise des années 1960 et 1970, inscrit le film dans le milieu artistique contemporain des événements qu'il évoque.
Contexte historique
Le film renvoie aux événements de la crise d'Octobre 1970. Le 5 octobre 1970, une cellule du Front de libération du Québec enlève à Montréal le diplomate britannique James Richard Cross ; le 10 octobre, une autre cellule enlève le ministre québécois Pierre Laporte, qui sera retrouvé mort quelques jours plus tard.
Le 16 octobre 1970, le gouvernement fédéral proclame la Loi sur les mesures de guerre, à la demande des autorités québécoises et municipales de Montréal. Cette loi d'exception suspend certaines libertés civiles et autorise les arrestations et les détentions sans mandat ni accusation.
Environ 450 personnes sont alors arrêtées et détenues sans accusation, pour des durées variables. Parmi elles figurent des militants syndicaux, des artistes, des intellectuels et des citoyens soupçonnés de sympathies indépendantistes. C'est l'expérience de ces détenus, en grande majorité étrangers aux enlèvements, que Les Ordres entreprend de rendre visible, quatre ans après les faits.
Réception et distinctions
À sa sortie en 1974, Les Ordres suscite un écho important au Québec, où le souvenir de la crise d'Octobre demeure vif. Le film est salué pour la rigueur de sa reconstitution et pour la retenue de son traitement d'un sujet politiquement sensible.
En 1975, Michel Brault reçoit le prix de la mise en scène au Festival de Cannes pour Les Ordres. Cette distinction contribue au rayonnement international du cinéma québécois et consacre la démarche du cinéaste, qui transpose les méthodes du cinéma direct dans une œuvre de fiction.
Le film reçoit également plusieurs distinctions au Canada au cours de la même période et figure régulièrement dans les sélections et palmarès des œuvres marquantes du cinéma canadien et québécois.
Postérité
Les Ordres est considéré comme un jalon du cinéma québécois, tant par sa forme de fiction documentée que par sa représentation de l'application de mesures d'exception au Québec. Il est fréquemment étudié et présenté comme une œuvre de référence sur la crise d'Octobre et sur les rapports entre l'État et les libertés civiles.
Le film a fait l'objet d'une restauration dans le cadre du projet Éléphant : mémoire du cinéma québécois, qui le rend accessible au public. En 2024, l'Office national du film du Canada a souligné le cinquantième anniversaire de sa sortie, et l'Association québécoise des critiques de cinéma lui a consacré une présentation la même année. Le film a également été diffusé à l'international par l'entremise d'éditions consacrées au patrimoine cinématographique canadien.