Origines et premières migrations
Une présence irlandaise est attestée de manière ponctuelle dès le Régime français, mais l'immigration irlandaise ne devient un phénomène important qu'après la fin des guerres napoléoniennes. À partir de 1815, le port de Québec reçoit un nombre croissant de migrants venus des îles Britanniques, souvent à bord de navires qui assurent le commerce du bois entre le Bas-Canada et la Grande-Bretagne.
Les nouveaux arrivants ne forment pas un groupe homogène :
- au début du XIXe siècle, plusieurs sont des protestants relativement aisés, qui s'intègrent par la suite à la population anglophone, notamment à la bourgeoisie montréalaise ;
- à partir des années 1830, les arrivées comprennent davantage de catholiques issus des classes rurales et ouvrières.
De nombreux migrants ne font que transiter par le Québec avant de gagner le Haut-Canada ou les États-Unis. Ceux qui demeurent s'établissent surtout dans les villes portuaires, où ils trouvent du travail sur les quais, dans les chantiers navals et sur les grands travaux publics, ou s'installent sur des terres dans les régions de colonisation. Pour contrôler les épidémies apportées par les navires, les autorités coloniales ouvrent en 1832, lors de l'épidémie de choléra, une station de quarantaine à Grosse Île, en aval de Québec.
La Grande Famine et l'année 1847
La Grande Famine qui frappe l'Irlande de 1845 à 1850, provoquée par la maladie de la pomme de terre, entraîne une hausse massive de l'émigration. L'année 1847 est la plus meurtrière : de très nombreux migrants, affaiblis par la faim et la traversée dans des conditions d'entassement, arrivent par le fleuve Saint-Laurent.
Grosse Île
À la station de quarantaine de Grosse Île, le typhus et d'autres maladies causent de lourdes pertes. Plusieurs milliers de personnes y sont inhumées au cours de l'été et de l'automne 1847, et d'autres décès surviennent à bord des navires retenus au mouillage. Des prêtres, des médecins et des membres du personnel soignant contractent également la maladie.
Québec et Montréal
Les migrants autorisés à poursuivre leur route apportent l'épidémie dans les villes. À Montréal, des abris temporaires appelés « fever sheds » sont aménagés près du fleuve, à Pointe-Saint-Charles, où des milliers de personnes meurent. Des religieuses, des prêtres et des laïcs qui soignent les malades succombent à leur tour.
Les orphelins
La catastrophe laisse de nombreux enfants orphelins. Le clergé catholique lance des appels à la population, et des familles canadiennes-françaises, à la ville comme à la campagne, recueillent ou adoptent une partie de ces enfants. Plusieurs d'entre eux conservent leur patronyme irlandais, ce qui explique la présence de noms d'origine irlandaise dans des familles francophones.
La communauté de Québec
À Québec, les Irlandais s'établissent notamment près du port, dans le quartier Champlain et dans les secteurs voisins de la Basse-Ville, où une large part des hommes travaille au chargement du bois, sur les quais et dans la construction navale. Vers 1871, la ville compte environ 12 000 personnes d'origine irlandaise, soit près de 20 % de sa population.
Le déclin du commerce du bois et de la construction navale dans la seconde moitié du XIXe siècle provoque le départ de nombreuses familles vers d'autres villes. Au début du XXe siècle, la population d'origine irlandaise se stabilise autour de 5 000 personnes.
Institutions
Les institutions religieuses et d'entraide structurent la vie communautaire :
- l'église Saint-Patrick, dans le Vieux-Québec, près de la rue McMahon, est fondée au XIXe siècle pour desservir les catholiques anglophones ;
- le Saint Brigid's Home ouvre ses portes en 1856 pour accueillir des orphelins et des personnes âgées ;
- diverses sociétés de bienfaisance et associations nationales encadrent l'entraide et la vie sociale.
Au début du XXe siècle, le centre institutionnel irlandais se déplace vers le secteur de l'avenue De Salaberry, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste et ses environs.
La communauté de Montréal
À Montréal, la communauté irlandaise catholique se concentre dans l'ancien quartier Sainte-Anne, qui comprend Griffintown, Pointe-Saint-Charles et Victoriatown, le long du canal de Lachine et à proximité du port. Ces quartiers ouvriers fournissent une main-d'œuvre importante pour l'industrialisation de la ville.
Les Irlandais participent aux grands chantiers du XIXe siècle, notamment le creusement et l'élargissement du canal de Lachine et la construction du pont Victoria, inauguré à la fin des années 1850. Ils occupent aussi de nombreux emplois dans les manufactures, les ateliers ferroviaires et le transport.
Sur le plan institutionnel, la communauté se dote d'une paroisse et d'églises catholiques de langue anglaise, dont l'église Saint-Patrick, ouverte en 1847 et devenue basilique, ainsi que d'écoles et de sociétés de bienfaisance. Le défilé de la Saint-Patrick, organisé à Montréal depuis le premier quart du XIXe siècle, compte parmi les plus anciens d'Amérique du Nord.
Les Irlandais protestants, pour leur part, s'intègrent largement à la bourgeoisie et à la société anglophones de la ville. La présence irlandaise est également rappelée dans les armoiries et le drapeau de Montréal, où le trèfle figure parmi les symboles des peuples fondateurs d'origine européenne.
Établissements ruraux
La migration irlandaise ne se limite pas aux villes. Au cours du XIXe siècle, des familles irlandaises s'établissent dans plusieurs régions rurales du Québec, souvent sur des terres concédées dans des cantons nouvellement ouverts à la colonisation.
Des communautés d'origine irlandaise se forment notamment :
- dans les cantons au sud de Québec, sur le territoire de l'actuelle région de la Chaudière-Appalaches, par exemple à Frampton et à Saint-Sylvestre ;
- au nord-ouest de Montréal, dans les Laurentides, où Saint-Colomban est associée au peuplement irlandais ;
- dans l'Outaouais, notamment dans le Pontiac et dans la vallée de la Gatineau, en lien avec l'exploitation forestière ;
- dans la région de Québec, par exemple autour de Shannon et de Valcartier.
Au fil des générations, plusieurs de ces communautés rurales se sont francisées par les mariages et la vie paroissiale, tandis que d'autres ont conservé l'usage de l'anglais. Les patronymes, les noms de lieux et certains cimetières témoignent encore de ce peuplement.
Intégration et rapports avec les Canadiens français
L'intégration des Irlandais catholiques à la société québécoise s'appuie notamment sur une religion commune avec les Canadiens français, malgré la différence de langue. L'Église catholique joue un rôle central, en créant des paroisses de langue anglaise tout en maintenant les fidèles irlandais dans les mêmes structures diocésaines que les francophones.
Les relations entre les deux groupes ne sont pas exemptes de tensions, notamment dans la concurrence pour l'emploi sur les quais et dans les chantiers. Elles se caractérisent cependant aussi par des solidarités : des Irlandais participent aux débats politiques du Bas-Canada dans les années 1830, et la cause de l'autonomie de l'Irlande suscite de l'intérêt dans la presse et le milieu politique canadiens-français, qui y voient des parallèles avec leur propre situation au sein de l'Empire britannique.
Les mariages mixtes, l'adoption des orphelins de 1847 et la vie paroissiale contribuent à la fusion partielle des deux populations. Des personnalités québécoises de premier plan ont une ascendance irlandaise, comme le poète Émile Nelligan, fils d'un immigrant irlandais, ou le premier ministre du Canada Brian Mulroney, né à Baie-Comeau.
Sur le plan culturel, la gigue et les reels font partie des héritages irlandais associés aux traditions musicales et dansées du Québec, aux côtés des apports écossais et français.
Mémoire et patrimoine
La mémoire de l'immigration irlandaise est inscrite dans plusieurs lieux et monuments québécois.
- Grosse Île : une grande croix celtique est érigée en 1909 à la mémoire des victimes de 1847. L'île est aujourd'hui un lieu historique national administré par Parcs Canada sous le nom de lieu historique national de la Grosse-Île-et-le-Mémorial-des-Irlandais.
- Pierre irlandaise de Montréal : un bloc de pierre, connu sous le nom de « Black Rock », est placé en 1859 par des ouvriers du chantier du pont Victoria, près de l'emplacement des abris de 1847, pour commémorer les migrants morts du typhus.
- Églises Saint-Patrick de Québec et de Montréal, ainsi que les noms de rues et de lieux d'origine irlandaise.
Les défilés de la Saint-Patrick, tenus notamment à Montréal et à Québec, demeurent les principales manifestations publiques de l'identité irlandaise. Sur le plan de la recherche, l'histoire des Irlandais au Québec fait l'objet de travaux universitaires et d'expositions, dont l'exposition « Irlandais O'Québec » présentée au Musée McCord en 2009, ainsi que d'un programme d'études irlandaises à l'Université Concordia.