Fondation et contexte
L'Institut canadien de Montréal est fondé le 17 décembre 1844 par un groupe de jeunes Canadiens français, pour la plupart issus des professions libérales, du commerce et du journalisme. Quelques années après les rébellions de 1837-1838 et l'Acte d'Union de 1840, Montréal offre peu de lieux de sociabilité intellectuelle francophones laïques. L'association se donne pour mission de favoriser l'instruction mutuelle et l'échange des idées.
Le projet s'inscrit dans un mouvement plus large de création d'associations culturelles dans le Bas-Canada. D'autres « instituts canadiens » voient le jour ailleurs, dont l'Institut canadien de Québec, fondé en 1848, qui demeure une organisation distincte et adopte une orientation plus modérée.
Parmi les figures qui gravitent autour de l'Institut au fil des décennies figurent Antoine Gérin-Lajoie, Joseph Doutre, Louis-Antoine Dessaulles, Antoine-Aimé Dorion, Jean-Baptiste-Éric Dorion, Rodolphe Laflamme, Arthur Buies et Wilfrid Laurier. Louis-Joseph Papineau, revenu d'exil, y prononce en décembre 1867 une conférence demeurée célèbre.
Activités
L'Institut repose sur trois piliers.
- La bibliothèque : ouverte aux membres, elle rassemble des ouvrages de littérature, d'histoire, de sciences, de droit et de philosophie, y compris des auteurs européens jugés suspects par l'autorité religieuse. L'historiographie y voit un précurseur des principes de la bibliothèque publique moderne : accès libre au savoir et absence de censure confessionnelle.
- La salle de lecture : on y consulte des journaux et des périodiques canadiens, américains et européens, de toutes tendances.
- Les conférences et débats : des causeries publiques et des débats contradictoires portent sur des questions littéraires, scientifiques, économiques et politiques.
L'Institut publie aussi des documents, dont un Annuaire. Celui de 1868 joue un rôle central dans la controverse religieuse de la fin des années 1860.
Par ces activités, l'association devient l'un des pôles de la vie intellectuelle francophone de Montréal au milieu du XIXe siècle. Elle contribue à la circulation au Canada des idées libérales issues des révolutions européennes de 1848 et de la tradition républicaine américaine.
Liens avec le libéralisme politique
L'Institut est étroitement associé à l'émergence du Parti rouge, courant radical du libéralisme bas-canadien, à la fin des années 1840. Plusieurs de ses membres animent des journaux qui en diffusent les idées, notamment L'Avenir, puis Le Pays.
Les positions défendues dans ce milieu sont, selon les périodes et les individus :
- l'abolition du régime seigneurial ;
- la démocratisation des institutions et l'électivité des charges publiques ;
- la séparation de l'Église et de l'État et la limitation du rôle du clergé dans l'enseignement ;
- pour certains, l'annexion aux États-Unis à la fin des années 1840 ;
- l'opposition au projet de confédération dans les années 1860.
Ces orientations placent l'Institut au cœur de l'affrontement entre le libéralisme radical et l'ultramontanisme. L'ultramontanisme, courant catholique alors dominant au Québec, prône la primauté de l'Église sur la société civile.
L'Institut ne se confond toutefois pas avec un parti. Il se présente comme une tribune ouverte, et sa composition évolue au fil des départs et des adhésions.
Conflit avec l'Église catholique
La scission de 1858
À partir des années 1850, l'évêque de Montréal, Ignace Bourget, s'en prend au contenu de la bibliothèque de l'Institut. Il lui reproche d'y conserver des ouvrages condamnés par l'Église et de tolérer la discussion de questions religieuses. En 1858, Mgr Bourget publie des lettres pastorales qui menacent les membres de sanctions ecclésiastiques. Un groupe important de membres quitte alors l'association et fonde l'Institut canadien-français, d'orientation conforme à l'autorité religieuse.
La condamnation romaine de 1869
Le différend se prolonge pendant les années 1860. L'Institut tente de faire valoir sa position auprès de Rome. En 1869, l'Annuaire de l'Institut canadien pour 1868 est mis à l'Index. Mgr Bourget fait savoir que les catholiques qui demeurent membres de l'Institut ou qui lisent cet annuaire s'exposent au refus des sacrements.
Cette querelle déborde le cadre montréalais. Elle illustre l'affrontement entre libéraux et ultramontains qui structure une large part de la vie intellectuelle et politique du Québec dans la seconde moitié du XIXe siècle.
L'affaire Guibord
L'épisode le plus connu du conflit est l'affaire Guibord. Joseph Guibord, typographe et membre de l'Institut, meurt en novembre 1869, peu après la condamnation romaine. En raison de son appartenance à l'Institut, les autorités ecclésiastiques lui refusent la sépulture dans la partie consacrée du cimetière catholique de Notre-Dame-des-Neiges.
Sa veuve, Henriette Brown, intente une poursuite contre la fabrique de la paroisse Notre-Dame. L'Institut, représenté notamment par l'avocat Joseph Doutre, soutient la cause après le décès de la veuve. L'affaire traverse plusieurs instances judiciaires jusqu'au Comité judiciaire du Conseil privé, à Londres. En 1874, celui-ci ordonne l'inhumation de Guibord dans le cimetière catholique.
Une première tentative d'inhumation, en 1875, est empêchée par une foule hostile. L'inhumation a finalement lieu en novembre 1875 sous la protection de militaires. Mgr Bourget déclare ensuite le lot interdit, c'est-à-dire soustrait à la bénédiction de l'Église.
L'affaire acquiert une portée symbolique durable. Elle est souvent évoquée comme un jalon des rapports entre l'Église, l'État et les tribunaux au Canada.
Déclin et fin des activités
La pression religieuse, les départs successifs et la condamnation de 1869 affaiblissent durablement l'association. Le nombre de membres décroît et l'Institut perd une partie de son rôle de tribune publique.
La cessation des activités s'étale sur plusieurs années.
| Année | Événement |
|---|---|
| 1858 | Scission et fondation de l'Institut canadien-français |
| 1869 | Mise à l'Index de l'Annuaire pour 1868 |
| 1871 | Fermeture de la salle de débats |
| 1875 | Inhumation de Joseph Guibord |
| 1880 | Fermeture de la bibliothèque |
Les archives de l'Institut couvrent la période de 1844 à 1900. Cette période dépasse donc la fin des activités publiques, ce qui témoigne d'une existence formelle résiduelle après 1880.
Postérité et historiographie
L'Institut canadien de Montréal occupe une place importante dans l'historiographie québécoise. Il incarne la tradition libérale et laïque du XIXe siècle, longtemps éclipsée par le récit d'une société dominée par l'Église. Ses membres et ses débats sont étudiés comme des témoins de la vitalité intellectuelle du Montréal francophone entre l'Union et la Confédération.
L'historien Yvan Lamonde a consacré plusieurs travaux à l'Institut et à ses archives. Il a notamment publié un inventaire de ces archives dans la Revue d'histoire de l'Amérique française en 1974. Ses recherches sur l'histoire des idées au Québec ont contribué à replacer l'Institut dans le temps long du libéralisme québécois.
Bibliothèque et Archives nationales du Québec souligne pour sa part le caractère précurseur de la bibliothèque de l'Institut. Fondée sur la libre consultation des ouvrages, elle anticipe certains principes de la bibliothèque publique moderne.
L'Institut est régulièrement évoqué dans les ouvrages de vulgarisation, les émissions radiophoniques et les chronologies de l'histoire montréalaise. Les débats sur la laïcité et la liberté d'expression au Québec y font souvent référence.