Contexte historique
La bataille des plaines d'Abraham, livrée le 13 septembre 1759 aux portes de Québec, oppose l'armée britannique commandée par le major-général James Wolfe aux troupes françaises et canadiennes dirigées par le lieutenant-général Louis-Joseph de Montcalm. Wolfe meurt sur le champ de bataille ; Montcalm, mortellement blessé, succombe le lendemain. La capitulation de Québec suit quelques jours plus tard, puis celle de Montréal en 1760, avant que le traité de Paris de 1763 ne confirme la cession de la Nouvelle-France à la Grande-Bretagne.
Pendant les décennies qui suivent, la mémoire de l'affrontement demeure un enjeu sensible dans une colonie où cohabitent une majorité francophone et catholique et une élite administrative et marchande britannique. Dans les années 1820, le Bas-Canada traverse une période de vives tensions entre le gouverneur et la majorité de l'Assemblée, dominée par le Parti canadien de Louis-Joseph Papineau. C'est dans ce climat que naît le projet d'un monument commun aux deux généraux.
Genèse et érection
Le projet est lancé par George Ramsay, 9e comte de Dalhousie, gouverneur en chef de l'Amérique du Nord britannique de 1820 à 1828. Plutôt que de célébrer uniquement le vainqueur, le gouverneur propose d'honorer ensemble les deux commandants, dans un geste généralement interprété comme une volonté de conciliation entre les communautés d'origine française et britannique.
Le monument prend place dans le jardin des Gouverneurs, ancien jardin attenant au château Saint-Louis, résidence officielle des gouverneurs. La pierre angulaire est posée le 15 novembre 1827. La cérémonie est notamment marquée par la présence de James Thompson, ancien soldat ayant combattu en 1759 sous les ordres de Wolfe, alors l'un des derniers survivants de la bataille.
La conception de l'obélisque est attribuée au capitaine John Crawford Young, officier de l'armée britannique en garnison à Québec. Le monument est inauguré le 8 septembre 1828, peu avant le départ de Dalhousie, qui quitte le Bas-Canada la même année pour prendre le commandement des forces britanniques en Inde.
Description et inscriptions
Le monument se présente sous la forme d'un obélisque de pierre élevé sur un piédestal, au sein du jardin des Gouverneurs, à proximité de la terrasse Dufferin et du Château Frontenac. Les noms de Wolfe et de Montcalm figurent sur deux faces opposées du piédestal, sans hiérarchie entre les deux hommes.
L'inscription la plus connue, rédigée en latin et attribuée à John Charlton Fisher, se lit :
MORTEM VIRTUS COMMUNEM FAMAM HISTORIA MONUMENTUM POSTERITAS DEDIT
Elle se traduit approximativement par : « Leur courage leur a donné la même mort, l'histoire la même renommée, la postérité le même monument. » Une autre inscription latine rappelle les circonstances de l'érection du monument et le rôle du gouverneur Dalhousie.
Par sa forme sobre, inspirée de l'Antiquité égyptienne et romaine, l'obélisque s'inscrit dans le goût néoclassique de la commémoration funéraire et militaire du début du XIXe siècle.
Signification mémorielle
Le monument de Wolfe et de Montcalm occupe une place particulière dans le paysage commémoratif de Québec. En associant sur un pied d'égalité les deux généraux, il propose une lecture de la Conquête centrée sur le courage partagé et la mort au combat plutôt que sur la victoire d'un camp.
Cette lecture conciliatrice a été reprise tout au long du XIXe siècle dans le discours de l'élite coloniale, qui y voyait un symbole d'harmonie entre les deux peuples fondateurs. Elle a aussi suscité des réserves : certains y ont perçu une manière d'atténuer la portée de la défaite de 1759 pour la population canadienne-française.
Le monument a été largement reproduit dans l'iconographie du XIXe siècle, notamment dans les gravures et les vues de la ville destinées aux voyageurs. Le Musée national des beaux-arts du Québec conserve ainsi une œuvre intitulée Le Monument à Wolfe et à Montcalm, Québec. Le monument figure également à l'Inventaire national des monuments commémoratifs militaires canadiens tenu par Anciens Combattants Canada.
Restauration
Au début du XXIe siècle, l'état de la maçonnerie de l'obélisque, exposée depuis près de deux siècles aux rigueurs du climat, nécessite une intervention d'envergure. En 2010, des restaurateurs de Parcs Canada entreprennent de démonter le monument. Avec l'aide d'une firme d'ingénierie, les pierres sont étiquetées et mesurées afin de documenter précisément l'ouvrage.
Le monument est ensuite reconstruit, principalement avec de nouvelles pierres, en reprenant la forme et les dimensions de l'original. Cette reconstruction a permis d'assurer la pérennité de l'obélisque tout en conservant son emplacement et son aspect général.
Le jardin des Gouverneurs, où se dresse le monument, est situé dans l'arrondissement historique du Vieux-Québec, inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1985.
Monuments à ne pas confondre
Plusieurs monuments de Québec évoquent les protagonistes de 1759 et sont parfois confondus avec l'obélisque du jardin des Gouverneurs :
- Monument Wolfe : colonne commémorative située sur les plaines d'Abraham, à l'endroit où Wolfe aurait péri. Distinct de l'obélisque de 1828, il a été détruit en 1963, puis reconstruit en 1965.
- Monument à Montcalm : statue érigée au début du XXe siècle près de la Grande Allée, consacrée au seul général français.
- Monument aux Braves : situé sur le chemin Sainte-Foy, il commémore les combattants de la bataille de Sainte-Foy du 28 avril 1760.
Contrairement à ces ouvrages, le monument de Wolfe et de Montcalm est le seul à réunir explicitement les deux commandants dans une même dédicace.