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Histoire

Prohibition au Québec

La prohibition au Québec désigne l'ensemble des mesures d'interdiction et de restriction du commerce de l'alcool adoptées au Québec à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, dans le sillage du mouvement de tempérance. Contrairement à la plupart des provinces canadiennes et aux États-Unis, le Québec n'a pas appliqué de prohibition totale durable. Le référendum de 1919 y a maintenu la vente de la bière, du vin et du cidre. En 1921, la province opte pour un contrôle étatique du commerce des vins et spiritueux, confié à la Commission des liqueurs, ancêtre de la Société des alcools du Québec.

Contexte : le mouvement de tempérance

Au XIXe siècle, la consommation d'alcool devient en Amérique du Nord un enjeu social, religieux et politique. Des associations de tempérance, protestantes comme catholiques, militent pour la modération puis pour l'interdiction de la vente de boissons alcoolisées, qu'elles associent à la pauvreté, à la violence domestique et à la criminalité.

Au Canada-Est, l'Église catholique joue un rôle central dans ce mouvement à partir des années 1840. Des prédicateurs parcourent les paroisses et invitent les fidèles à prêter serment de tempérance ; la figure de Charles Chiniquy, surnommé l'« apôtre de la tempérance », est associée à cette campagne. Les sociétés de tempérance se multiplient dans les paroisses rurales et urbaines.

Au début du XXe siècle, le mouvement se réorganise autour de ligues antialcooliques et bénéficie de l'appui d'une partie du clergé et des élites réformistes. Il s'inscrit dans un courant plus large qui gagne le reste du Canada et les États-Unis, où plusieurs États et provinces adoptent des lois prohibitionnistes dans les années 1910.

Option locale et plébiscite de 1898

Avant l'adoption de lois provinciales, la restriction du commerce de l'alcool passe par le principe de l'option locale, qui permet à une collectivité de voter l'interdiction de la vente au détail sur son territoire.

  • Loi Dunkin (1864) : adoptée par le Parlement de la Province du Canada, elle autorise les comtés et les municipalités à interdire la vente d'alcool par règlement soumis aux électeurs.
  • Loi de tempérance du Canada, ou Scott Act (1878) : adoptée par le Parlement fédéral, elle étend ce mécanisme à l'ensemble du pays.

Plusieurs localités québécoises se prévalent de ces dispositions et deviennent « sèches ». Ce régime produit une mosaïque territoriale où des municipalités voisines appliquent des règles différentes.

En 1898, le gouvernement fédéral de Wilfrid Laurier tient un plébiscite pancanadien sur la prohibition. Une faible majorité de l'électorat canadien s'y prononce en faveur, mais le Québec vote massivement contre. Devant ce clivage et la faible participation, le gouvernement fédéral renonce à légiférer, laissant la question aux provinces et aux collectivités locales. Ce résultat annonce l'attitude distincte que le Québec adoptera au cours des décennies suivantes.

Lois de 1918 et référendum de 1919

Pendant la Première Guerre mondiale, la pression prohibitionniste s'accentue à travers le Canada, et le gouvernement fédéral impose en 1918 des restrictions temporaires sur la fabrication et l'importation de boissons alcoolisées dans le cadre de l'effort de guerre.

La même année, le gouvernement québécois de Lomer Gouin fait adopter une loi prévoyant l'échéance des permis de vente d'alcool au 1er mai 1919, ce qui devait instaurer la prohibition dans la province. Face aux critiques, le gouvernement soumet la question aux électeurs.

En avril 1919, le Québec tient un référendum provincial portant sur le maintien de la vente des bières légères, du cidre et des vins légers. Une forte majorité se prononce pour le maintien de cette vente. La prohibition totale est ainsi écartée : seuls les spiritueux demeurent visés par l'interdiction et par la réglementation qui en découle.

Le Québec se distingue alors du reste de l'Amérique du Nord, où la plupart des provinces canadiennes et, à partir de 1920, l'ensemble des États-Unis appliquent une prohibition générale. Les municipalités conservent néanmoins la possibilité d'imposer des règles plus sévères ; les villes de Québec et de Verdun sont notamment citées parmi celles qui deviennent « sèches ».

Selon la documentation de l'Assemblée nationale, un bref épisode de prohibition décrété en 1920 sous le gouvernement Gouin aurait été aboli après l'entrée en fonction du gouvernement de Louis-Alexandre Taschereau, en juillet 1920. La chronologie précise de ces mesures varie selon les sources.

Commission des liqueurs (1921)

Sous le gouvernement Taschereau, le Québec adopte la Loi sur les boissons alcooliques, qui rompt avec la logique prohibitionniste au profit d'un contrôle public du commerce. La Commission des liqueurs de Québec entre en activité le 1er mai 1921.

La Commission détient le monopole de l'importation, du transport et de la vente des vins et spiritueux dans la province. Elle exploite ses propres magasins, délivre les permis aux hôtels, restaurants et autres établissements, et perçoit des revenus importants pour l'État. La bière fait l'objet d'un régime distinct, sa vente demeurant permise chez des détaillants autorisés.

Ce modèle de régie d'État, parmi les premiers du genre en Amérique du Nord, est conçu comme une voie médiane entre la prohibition et le libre commerce : il vise à encadrer la consommation, à combattre le commerce illicite et à assurer des recettes fiscales. Plusieurs provinces canadiennes adoptent par la suite des systèmes comparables à mesure qu'elles abandonnent la prohibition.

AnnéeOrganisme
1921Commission des liqueurs de Québec
1961Régie des alcools du Québec
1971Société des alcools du Québec (SAQ)

La Commission des liqueurs est remplacée en 1961 par la Régie des alcools du Québec, à laquelle succède la Société des alcools du Québec en 1971.

Prohibition américaine et contrebande

L'entrée en vigueur de la prohibition fédérale aux États-Unis, en 1920, donne une dimension continentale à la situation québécoise. Le Québec devient une destination recherchée par les visiteurs américains, et Montréal acquiert une réputation de ville festive où l'alcool se consomme légalement.

La frontière entre le Québec et les États de la Nouvelle-Angleterre, en particulier le Vermont, devient un lieu de contrebande active. L'historien Laurent Busseau a montré que cette frontière était déjà, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, un espace de circulation clandestine d'alcool entre territoires « secs » et « humides ». Les routes rurales, les cours d'eau et les postes frontaliers secondaires servent au passage des cargaisons.

La période favorise l'essor de l'industrie québécoise de la distillation et de la bière, dont une partie de la production trouve, par des voies détournées, le chemin du marché américain. C'est notamment à Montréal que la famille Bronfman établit ses activités de distillerie au cours des années 1920, à l'origine de l'entreprise Seagram.

La fin de la prohibition américaine, en 1933, met un terme à cette situation particulière, sans remettre en cause le monopole public instauré au Québec.

Police des liqueurs et héritage institutionnel

Pour faire appliquer la législation sur la fabrication, le transport et la vente d'alcool, la Commission des liqueurs dispose de son propre corps de surveillance, la Police des liqueurs. Ses agents luttent contre la fabrication clandestine, la contrebande et la vente sans permis, sur l'ensemble du territoire québécois.

Selon les publications historiques de la Sûreté du Québec, cette force provinciale compte parmi les ancêtres institutionnels de la police provinciale. Elle illustre le rôle d'encadrement social que l'État québécois exerce alors sur le commerce de l'alcool.

L'héritage de cette période demeure visible dans l'organisation actuelle du commerce de l'alcool au Québec :

  • le monopole public de la vente des vins et spiritueux, aujourd'hui exercé par la SAQ ;
  • la vente de la bière et de certains vins dans les épiceries et dépanneurs, issue du régime distinct accordé à la bière ;
  • l'existence d'un système de permis délivrés par un organisme public pour les établissements.

Pour l'histoire du Québec, la période invite à distinguer trois réalités : la prohibition légale, brève et partielle ; les restrictions locales issues de l'option locale ; et le contrôle public du commerce, qui s'est imposé durablement.

Mémoire et historiographie

Dans la mémoire collective, la prohibition est souvent associée au refus québécois de suivre la voie adoptée par le reste de l'Amérique du Nord. Ce choix est généralement interprété à la lumière de plusieurs facteurs : une culture où la consommation de vin et de bière est socialement admise, la méfiance d'une partie de la population envers un mouvement perçu comme d'inspiration protestante et anglo-saxonne, et l'intérêt fiscal de l'État.

Les historiens nuancent toutefois l'image d'un Québec entièrement « humide ». Le mouvement de tempérance catholique y a été puissant, de nombreuses municipalités ont été sèches pendant de longues périodes et certaines ont conservé des restrictions bien après 1921.

Le centenaire de la Société des alcools du Québec, en 2021, a suscité de nouvelles publications et expositions, notamment au Musée McCord Stewart et dans les ressources patrimoniales de la Ville de Montréal, qui ont rappelé les origines de l'institution dans le contexte de la prohibition.

Sources

  1. Société des alcools du Québec, Histoire
  2. Assemblée nationale du Québec, Les méfaits de la prohibition
  3. Assemblée nationale du Québec, Introduction historique (14e législature, 3e session)
  4. Musée McCord Stewart, La SAQ a 100 ans
  5. Ville de Montréal, Mémoires des Montréalais, La Commission des liqueurs (1921-1961)
  6. Ville de Montréal, Mémoires des Montréalais, Un toast à l'histoire!
  7. Sûreté du Québec, Cahiers d'histoire, La Police des liqueurs
  8. Laurent Busseau, « La prohibition sur la frontière Québec-Vermont (1860-1930) », Histoire Québec
  9. L'Encyclopédie canadienne, Prohibition au Canada
  10. Savoirs.Québec, registre éditorial
  11. Dictionnaire biographique du Canada

Recherche documentaire

Références recueillies lors de la recherche web du dossier, en complément des sources citées dans le texte.

  1. Prohibition - Wikipedia

Modèles ayant contribué : Recherche documentaire — Sonar Pro · Rédaction — Claude Opus 5 5

Mots-clés : prohibition, tempérance, alcool, référendum de 1919, commission des liqueurs, contrebande, société des alcools du québec, louis-alexandre taschereau

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