Origines en Europe
Le régiment tire son nom de deux unités réunies au milieu du XVIIe siècle. Le régiment de Carignan est levé en 1644 par Thomas-François de Savoie, prince de Carignan, principalement dans les États de Savoie. Vers 1659, il est fusionné avec les restes d'un autre régiment dont le colonel est Henri de Chastelard, marquis de Salières ; l'unité prend alors le nom de Carignan-Salières.
Passé au service du roi de France, le régiment participe aux campagnes européennes de l'époque. Un contingent combat notamment en Hongrie contre l'Empire ottoman en 1664, aux côtés des forces impériales.
Au même moment, la Nouvelle-France traverse une période critique. Les guerres franco-iroquoises, qui opposent la colonie et ses alliés autochtones à la Confédération haudenosaunee (les Cinq-Nations), paralysent le commerce des fourrures et menacent les établissements de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec. Depuis plusieurs années, les autorités coloniales et les missionnaires réclament l'envoi de troupes régulières. La reprise en main de la colonie par la Couronne en 1663, qui en fait une province royale, crée les conditions de cet envoi.
Arrivée en Nouvelle-France (1665)
En 1665, Louis XIV décide d'envoyer le régiment en Amérique. Une vingtaine de compagnies traversent l'Atlantique et débarquent à Québec par contingents successifs entre juin et septembre 1665. Avec les quatre compagnies d'autres régiments venues des Antilles en compagnie du lieutenant-général Alexandre de Prouville de Tracy, les effectifs militaires réunis dans la colonie atteignent environ 1 200 hommes, un nombre considérable pour une population coloniale qui ne compte alors que quelques milliers d'habitants.
L'expédition s'inscrit dans un ensemble de mesures royales :
- Alexandre de Prouville de Tracy, lieutenant-général pour l'Amérique, arrive à Québec le 30 juin 1665 et prend le commandement des opérations ;
- Daniel de Rémy de Courcelle, nouveau gouverneur, et Jean Talon, premier intendant, arrivent en septembre 1665 ;
- le colonel Henri de Chastelard de Salières accompagne ses troupes.
Les sources anciennes et les historiens divergent légèrement sur les effectifs exacts et les dates de débarquement de chaque navire. Il convient aussi de distinguer les compagnies proprement dites du régiment de celles qui accompagnaient Tracy.
Les forts de la vallée du Richelieu
La rivière Richelieu constitue la principale voie d'invasion empruntée par les guerriers agniers (Kanien'kehá:ka) depuis le lac Champlain vers le Saint-Laurent. Dès l'été et l'automne 1665, les soldats y érigent une ligne de forts de bois destinée à contrôler ce passage et à servir de base aux expéditions.
| Fort | Emplacement | Remarque |
|---|---|---|
| Fort Richelieu | Embouchure du Richelieu (Sorel) | Érigé sur l'emplacement d'un ancien poste |
| Fort Saint-Louis | Pied des rapides de Chambly | Construit sous la direction de Jacques de Chambly |
| Fort Sainte-Thérèse | En amont de Chambly | Point d'appui vers le lac Champlain |
| Fort Sainte-Anne | Île La Motte, lac Champlain | Ajouté en 1666 |
Le fort Saint-Louis est le premier ouvrage fortifié élevé sur le site de l'actuel fort Chambly. Les palissades de bois seront remplacées au début du XVIIIe siècle par le fort de pierre aujourd'hui protégé comme lieu historique national.
La construction de ces ouvrages est menée dans des conditions difficiles, et les relations entre les officiers, notamment entre le colonel de Salières et le gouverneur Courcelle, sont parfois tendues quant à la conduite des travaux et au ravitaillement des garnisons.
Campagnes de 1666 et paix de 1667
Expédition d'hiver
En janvier 1666, le gouverneur Courcelle lance une première expédition contre les villages agniers, dans l'actuel État de New York. Mal préparée et menée par un froid extrême, la marche tourne à l'échec : de nombreux hommes souffrent du froid et de la faim, et la troupe, égarée, n'atteint pas ses objectifs avant de rebrousser chemin.
Expédition d'automne
À l'automne 1666, Tracy et Courcelle conduisent une seconde expédition, plus importante, qui réunit soldats du régiment, miliciens canadiens et alliés autochtones. Parvenus aux villages agniers, ils les trouvent désertés par leurs habitants. Les troupes incendient les habitations et détruisent les réserves de vivres avant de revenir dans la colonie.
Paix
Privés de leurs récoltes et sous la pression de cette démonstration de force, les Agniers se joignent aux autres nations haudenosaunee qui avaient déjà engagé des pourparlers. La paix est rétablie en 1667 et ouvre une période d'accalmie de près de deux décennies dans les relations franco-iroquoises, durant laquelle la colonie peut se développer.
La mission militaire du régiment est alors considérée comme accomplie. La majeure partie des officiers et des soldats qui ne souhaitent pas demeurer en Amérique regagnent la France à partir de 1668.
Établissement des soldats et peuplement
Soucieuse d'accroître la population de la colonie, la Couronne encourage les militaires à s'y établir. Sous l'impulsion de l'intendant Jean Talon, les soldats qui acceptent de rester reçoivent des vivres, des gratifications et des terres. Plus de 400 d'entre eux font ce choix, selon les estimations les plus couramment retenues.
Plusieurs officiers obtiennent des seigneuries, en particulier le long du Richelieu et sur les rives du Saint-Laurent entre Montréal et Trois-Rivières. Jacques de Chambly reçoit ainsi une seigneurie en 1672 et concède des terres à d'anciens soldats. D'autres officiers, comme Pierre de Saurel, Pierre de Saint-Ours, Antoine Pécaudy de Contrecœur ou François Jarret de Verchères, deviennent seigneurs et laissent leur nom à des localités.
Cette implantation présente un double intérêt pour les autorités :
- elle crée un peuplement capable de défendre les abords du Richelieu, dont les habitants ont une expérience militaire ;
- elle rééquilibre une population coloniale où les hommes célibataires sont nombreux.
De nombreux anciens soldats épousent des filles du roi arrivées au cours des mêmes années. Leurs descendants forment une part importante de la population d'ascendance canadienne-française, et les généalogistes rattachent un grand nombre de familles québécoises à des militaires du régiment.
Mémoire et toponymie
Le passage du régiment a laissé une empreinte durable dans le paysage toponymique du Québec. La Commission de toponymie du Québec relève plus de 300 noms de lieux associés à des militaires du régiment, parmi lesquels des noms de municipalités qui rappellent des officiers ou des seigneurs issus de ses rangs : Chambly, Sorel, Saint-Ours, Contrecœur, Verchères, Varennes, Berthier, Lavaltrie et d'autres. La ville de Carignan, en Montérégie, porte le nom du régiment lui-même.
Le site du fort Chambly, où s'élevait le fort Saint-Louis, est géré par Parcs Canada à titre de lieu historique national ; l'interprétation qui y est offerte évoque les soldats de 1665 et les fortifications de bois qui ont précédé l'ouvrage de pierre.
En 2015, le 350e anniversaire de l'arrivée du régiment a donné lieu à des commémorations, des publications et des activités organisées par des sociétés d'histoire, des associations de généalogie et des municipalités, notamment dans la vallée du Richelieu.
Dans l'historiographie, le régiment est généralement présenté comme un jalon de la prise en main royale de la Nouvelle-France sous Louis XIV et Colbert. Les historiens nuancent toutefois certains éléments de la tradition, en particulier les effectifs et le nombre exact de soldats demeurés dans la colonie, et soulignent le rôle des alliés autochtones et des miliciens dans les campagnes de 1666.