Contexte
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Québec est gouverné par l'Union nationale de Maurice Duplessis, revenue au pouvoir en 1944. L'Église catholique exerce une influence déterminante sur l'enseignement, les services sociaux et la vie intellectuelle, et le discours dominant valorise la tradition, la ruralité et la foi.
Dans ce cadre, un milieu artistique montréalais s'ouvre depuis la fin des années 1930 aux courants modernes européens, notamment au surréalisme d'André Breton. Professeur à l'École du meuble de Montréal, le peintre Paul-Émile Borduas rassemble autour de lui de jeunes artistes, étudiants et intellectuels qui explorent l'automatisme, c'est-à-dire une création affranchie du contrôle de la raison et de l'intention préalable.
Le groupe expose à Montréal en 1946 et en 1947. Le nom d'« automatistes » s'impose à la suite d'un article publié en 1947 dans le journal étudiant Le Quartier latin. La même année que Refus global, en 1948, le peintre Alfred Pellan et ses proches publient le manifeste Prisme d'yeux, signe d'une effervescence plus large de l'art moderne au Québec, dont l'affirmation précède donc le manifeste automatiste.
Publication
Le recueil est lancé le 9 août 1948 à la librairie d'Henri Tranquille, rue Sainte-Catherine à Montréal. Il paraît sous la marque Mithra-Mythe, une maison d'édition créée pour l'occasion. Le tirage original compte 400 exemplaires, reproduits de manière artisanale et réunis sous une couverture illustrée par Jean-Paul Riopelle.
L'ouvrage n'est pas un texte unique, mais un ensemble pluridisciplinaire qui juxtapose des écrits théoriques, des textes dramatiques, une réflexion sur la danse, des photographies et des reproductions d'œuvres. Les photographies sont pour l'essentiel l'œuvre de Maurice Perron, membre du groupe.
Le lancement se déroule en présence des membres du groupe et de quelques sympathisants. La diffusion reste modeste, mais la presse s'empare rapidement de l'événement, ce qui assure au manifeste un retentissement sans commune mesure avec son tirage.
Contenu
Le recueil réunit neuf textes :
| Auteur | Texte |
|---|---|
| Paul-Émile Borduas | « Refus global » |
| Paul-Émile Borduas | « Commentaires sur des mots courants » |
| Paul-Émile Borduas | « En regard du surréalisme actuel » |
| Bruno Cormier | « L'œuvre picturale est une expérience » |
| Claude Gauvreau | « Au cœur des quenouilles » |
| Claude Gauvreau | « Bien-être » |
| Claude Gauvreau | « L'ombre sur le cerceau » |
| Françoise Sullivan | « La danse et l'espoir » |
| Fernand Leduc | « Qu'on le veuille ou non » |
Le texte éponyme, rédigé par Borduas, a donné son nom à l'ensemble. Il s'ouvre sur un portrait du peuple canadien-français, décrit comme maintenu dans la peur, l'ignorance et la soumission par les autorités religieuses et politiques. Il appelle à rompre avec les habitudes de la société et son esprit utilitaire, à refuser toute intention calculée et à s'en remettre au désir, à la spontanéité et à la passion. Des formules comme « Au diable le goupillon et la tuque! » ou « Place à la magie! Place aux mystères objectifs! Place à l'amour! Place aux nécessités! » en sont restées emblématiques.
Les textes de Claude Gauvreau sont des « objets dramatiques » relevant d'une écriture automatiste, tandis que celui de Françoise Sullivan propose une conception de la danse fondée sur l'improvisation et l'expression spontanée.
Signataires
Le texte « Refus global » porte seize signatures :
- Magdeleine Arbour
- Marcel Barbeau
- Paul-Émile Borduas
- Bruno Cormier
- Marcelle Ferron
- Claude Gauvreau
- Pierre Gauvreau
- Muriel Guilbault
- Fernand Leduc
- Thérèse Leduc (Thérèse Renaud)
- Jean-Paul Mousseau
- Maurice Perron
- Louise Renaud
- Françoise Riopelle
- Jean-Paul Riopelle
- Françoise Sullivan
Les signataires sont pour la plupart jeunes et proviennent de la peinture, de la poésie, du théâtre, de la danse, de la photographie, du design et de la psychiatrie. Sept d'entre eux sont des femmes, une proportion remarquable pour un manifeste de l'époque, que l'historiographie récente a davantage mise en valeur. Les sources donnent parfois des décomptes différents, selon qu'elles s'en tiennent aux signataires du texte éponyme ou qu'elles incluent l'ensemble des contributeurs du recueil.
Plusieurs signataires ont ensuite mené des carrières marquantes : Riopelle, Ferron, Barbeau, Leduc et Mousseau en arts visuels, Sullivan en danse et en peinture, Claude Gauvreau en poésie et au théâtre.
Réception et conséquences
La parution suscite une vive controverse. Dans les semaines qui suivent, de nombreux articles de journaux, des lettres de lecteurs et des prises de position d'intellectuels et de clercs condamnent le manifeste, jugé subversif, antireligieux ou nihiliste. Quelques voix le défendent, et des membres du groupe répondent publiquement aux critiques.
La conséquence la plus directe touche Borduas. En septembre 1948, il est démis de ses fonctions de professeur à l'École du meuble de Montréal, établissement relevant du gouvernement provincial. Privé de son emploi, il publie en 1949 Projections libérantes, un texte autobiographique où il revient sur son enseignement et sur les circonstances de son renvoi. Il quitte le Québec pour New York en 1953, puis s'installe à Paris en 1955, où il meurt le 22 février 1960.
Le groupe automatiste se disperse progressivement au début des années 1950, plusieurs membres poursuivant leur carrière à l'étranger, notamment en France. Dans les années qui suivent sa parution, le manifeste circule peu et demeure surtout connu par la polémique qu'il a provoquée.
Postérité et mémoire
À partir des années 1960, dans le contexte de la Révolution tranquille, Refus global est redécouvert, réédité et commenté. Il est alors présenté comme un acte fondateur de la modernité québécoise et comme un précurseur de la sécularisation et de la libéralisation de la société, au point de devenir un véritable lieu de mémoire. Les anniversaires de sa parution, notamment le cinquantième en 1998 et le soixante-dixième en 2018, donnent lieu à des expositions, des publications et des retours médiatiques.
Le lancement du manifeste figure au Répertoire du patrimoine culturel du Québec, tenu par le ministère de la Culture et des Communications, à titre d'événement historique.
Depuis les années 2000, la recherche universitaire nuance ce récit. Les études de réception montrent que le statut de rupture radicale attribué au manifeste s'est construit a posteriori, et que la mémoire collective a souvent réduit l'ouvrage au seul texte de Borduas, au détriment de sa dimension collective, pluridisciplinaire et de la place qu'y tiennent les femmes signataires. D'autres travaux rappellent que la modernisation du Québec était déjà engagée sur plusieurs plans avant 1948 et que le manifeste en est une expression parmi d'autres plutôt qu'une cause unique. Lors du soixante-dixième anniversaire, le manifeste a aussi servi de point de départ à des réflexions sur la liberté d'expression et de création dans le Québec contemporain.