Dénominations et classification
Le cri des marais est désigné en français par ce nom, en anglais par Swampy Cree, et par l'endonyme ininîmowin. Les sources de référence canadiennes emploient aussi la forme Nehinawewin, retenue notamment dans les publications démolinguistiques.
La langue crie forme un continuum dialectal qui s'étend de l'Alberta jusqu'au Labrador. Les linguistes classent ses variétés d'après la consonne qui, dans chaque parler, correspond à un même son proto-algonquien :
- dialecte en y : cri des plaines (nêhiyawêwin);
- dialecte en n : cri des marais (ininîmowin);
- dialecte en th : cri des bois;
- dialecte en l : cri de Moose;
- dialecte en r : atikamekw (nehiromowin);
- variétés de l'Est : cri de l'Est ou cri de la baie James (iiyiyuu ayimuun), naskapi.
Le cri des marais se subdivise lui-même en un parler oriental et un parler occidental. Il appartient, comme l'innu-aimun, l'ojibwé, l'oji-cri, l'algonquin et le mi'kmaq, à la famille algonquienne, la plus largement répandue des familles linguistiques autochtones du Canada.
La distinction entre le dialecte cri des marais et la nation crie au sens large est essentielle : les sources officielles québécoises emploient le terme général « cri » pour désigner la nation et sa langue, tandis que les travaux linguistiques précisent les subdivisions dialectales.
Aire linguistique
Le cri des marais est parlé le long des côtes de la baie d'Hudson et de la baie James, dans le nord du Manitoba et le nord de l'Ontario. Cette aire correspond aux basses terres marécageuses qui bordent les deux baies, d'où le nom français de la variété.
Le cri des marais comprend des parlers oriental et occidental et il est parlé au Manitoba et en Ontario. Le dialecte n'est pas documenté comme parler d'implantation au Québec : les variétés cries en usage sur le territoire québécois sont le cri de l'Est, dans les neuf communautés d'Eeyou Istchee (baie James et baie d'Hudson), et, apparentées, le naskapi à Kawawachikamach et l'atikamekw en Haute-Mauricie.
La proximité géographique de la baie James place néanmoins le cri des marais en contact direct avec l'aire du cri de l'Est. Cette continuité explique l'intercompréhension partielle entre parlers voisins et le fait que les ressources pédagogiques et documentaires consacrées à la langue crie au Canada traitent le cri des marais comme une composante de l'ensemble cri, pertinent pour comprendre la situation linguistique de la baie James dans son ensemble.
Vitalité, locuteurs et transmission
Le cri des marais compte environ 1 800 locuteurs, ce qui en fait l'une des variétés cries les moins nombreuses en effectif déclaré. Son statut de vitalité est qualifié d'en danger, par contraste avec le cri des plaines (quelque 34 000 locuteurs) et le cri de l'Est (quelque 13 000 locuteurs), tous deux considérés vigoureux.
Statistique Canada publie, pour le recensement de 2021, des données propres à Nehinawewin (cri des marais) au sein de la famille des langues algonquiennes. Les effectifs varient d'une source à l'autre selon que l'on dénombre les locuteurs d'un dialecte précis, l'ensemble des langues cries — souvent regroupées sous un même libellé, pour un total d'environ 86 000 locuteurs — ou la population de la nation crie.
Le classement « en danger » signale une fragilité de la transmission, mais les données présentées ici ne permettent pas d’en mesurer précisément l’évolution selon les communautés ou les générations. À l’échelle de l’ensemble cri, les politiques scolaires du XXᵉ siècle, notamment le régime des pensionnats, ont affaibli la transmission des langues autochtones.
Les travaux de documentation lexicographique consacrés aux langues algonquiennes — dictionnaires, polices de caractères syllabiques, matériel d'enseignement — servent aujourd'hui de support à l'apprentissage et à la standardisation orthographique.
Écritures
Le cri des marais s'écrit selon deux systèmes en usage actuel.
Le syllabique cri. Ce système, dont l'élaboration remonte au XIXᵉ siècle dans l'aire crie et ojibwée, note chaque syllabe par un signe dont l'orientation indique la voyelle. Il est largement employé dans les communautés de la baie d'Hudson et de la baie James, pour l'affichage, la publication religieuse, le matériel scolaire et l'édition communautaire. Des polices de caractères conçues pour les langues algonquiennes en rendent l'usage informatique courant.
L'alphabet latin. Le cri des marais s’écrit également en alphabet latin, comme l’illustre la forme ininîmowin. Les conventions orthographiques peuvent notamment servir aux travaux linguistiques, aux dictionnaires et à l’enseignement.
Les deux systèmes d’écriture sont en usage. La désignation « dialecte en n » repose sur une correspondance consonantique caractéristique entre des mots apparentés des différentes variétés cries.
Rapport au Québec
Le cri des marais n'est pas un parler d'implantation au Québec, mais il s'inscrit dans le même ensemble linguistique que les langues cries du territoire québécois et participe du même continuum autour de la baie James.
Au Québec, la langue crie est portée par les Cris d'Eeyou Istchee, répartis en neuf communautés des régions de la baie James et de la baie d'Hudson. Le gouvernement du Québec indique que l'ensemble de cette population parle la langue crie, désignée dans ce contexte par iiyiyuu ayimuun. Le Grand Conseil des Cris (Eeyou Istchee) consacre une part de son action à la langue, à son enseignement et à sa présence dans les institutions.
La comparaison avec le cri des marais éclaire deux réalités québécoises. D'une part, elle montre que la frontière administrative entre le Québec, l'Ontario et le Manitoba ne coïncide pas avec les frontières dialectales de l'aire crie. D'autre part, elle met en relief le contraste de vitalité : là où le cri de l'Est, le naskapi et l'atikamekw figurent parmi les langues autochtones à plus forte transmission au Canada, le cri des marais est classé en danger.
La toponymie québécoise comprend par ailleurs des noms d’origine crie.
Contexte historique
L'aire du cri des marais, aux abords des baies d'Hudson et James, a été l'une des premières régions de contact durable entre les nations algonquiennes et les compagnies de traite des fourrures établies sur le littoral. La langue crie y a servi de langue d'échange sur de vastes distances, ce qui a contribué à son étendue géographique inhabituelle.
Au XIXᵉ siècle, la mise au point et la diffusion de l'écriture syllabique ont donné à la langue crie une tradition écrite propre, rapidement appropriée par les communautés elles-mêmes. Cette écriture est demeurée un marqueur d'identité linguistique jusqu'à aujourd'hui.
Les politiques scolaires fédérales du XXᵉ siècle, notamment le régime des pensionnats, ont interdit ou découragé l'usage des langues autochtones et affaibli leur transmission. Les décennies récentes sont, au contraire, marquées par des travaux de codification, de lexicographie et d'enseignement menés dans l'ensemble de l'aire crie, ainsi que par la reconnaissance législative des langues autochtones au Canada.
Dans l’histoire de la langue crie au sens large, des locuteurs cris ont également servi comme transmetteurs de messages codés dans les forces canadiennes durant la Seconde Guerre mondiale.