Situer le cri des plaines parmi les parlers cris
L'appellation « langue crie » recouvre un ensemble de parlers algonquiens étroitement apparentés, répartis d'ouest en est sur plusieurs milliers de kilomètres, des contreforts des Rocheuses jusqu'au Labrador. Les linguistes parlent souvent d'un continuum cri–innu–naskapi (parfois appelé « complexe cri » ou « cri-montagnais-naskapi »), mais cette classification est une construction savante, large et discutée : elle regroupe des variétés dont l'intercompréhension est partielle et dont les statuts linguistiques, politiques et identitaires diffèrent nettement.
Un critère descriptif classique est le traitement d'une consonne reconstituée du proto-algonquien, qui se réalise différemment selon les parlers. D'où les désignations traditionnelles :
| Parler | Endonyme | Désignation usuelle | Régions principales |
|---|---|---|---|
| Cri des plaines | nêhiyawêwin | parler en y | Alberta, Saskatchewan, Manitoba |
| Cri des marais | ininîmowin | parler en n | Manitoba, Ontario |
| Atikamekw | nehiromowin | parler en r | Québec (Haute-Mauricie) |
Ce critère consonantique est commode mais réducteur. Le cri de l'Est (iiyiyuu ayimuun), parlé en Eeyou Istchee, est lui aussi souvent décrit comme un parler « en y », ce qui ne le rapproche pas pour autant du cri des plaines : les deux variétés diffèrent fortement par la phonologie, le lexique et l'écriture, et le partage d'un même réflexe consonantique ne garantit aucune intercompréhension. De leur côté, l'innu-aimun et le naskapi sont aujourd'hui reconnus comme des langues autonomes, dotées de leurs propres normes d'écriture et de leurs propres institutions, même si les classifications généalogiques les rattachent au même ensemble; les descriptions des parlers innus font état de réalisations variables selon les communautés, ce qui interdit de les résumer à une seule consonne.
Cette structure en continuum explique pourquoi les recensements canadiens regroupent fréquemment les langues cries sous une seule étiquette : on compte alors environ 86 000 locuteurs toutes variétés confondues, dont quelque 34 000 pour le seul cri des plaines.
Territoire, histoire et dénominations
Les Nêhiyawak occupent historiquement les plaines et les parcs boisés de l'Ouest canadien, un espace couvrant aujourd'hui l'Alberta, la Saskatchewan et le Manitoba, avec un prolongement au nord du Montana.
L'expansion des populations cries vers l'ouest s'est accélérée aux XVIIe et XVIIIe siècles dans le contexte de la traite des fourrures. Positionnés comme intermédiaires entre les postes de la Compagnie de la Baie d'Hudson et les nations de l'intérieur, les Cris ont occupé une place centrale dans les réseaux d'échange du bassin de la baie d'Hudson; les synthèses historiques signalent que le cri a servi de langue de contact et d'échange dans une partie de ces réseaux, une fonction dont l'étendue exacte varie selon les régions et les périodes. L'adoption du cheval et l'organisation de la chasse au bison ont ensuite transformé le mode de vie des groupes des plaines, les distinguant progressivement des Cris des forêts et des marais.
Sur les dénominations, deux niveaux doivent être séparés :
- L'endonyme est nêhiyaw (« personne crie ») au singulier, nêhiyawak au pluriel, et nêhiyawêwin pour la langue. Ces formes sont celles employées par les locuteurs eux-mêmes.
- L'exonyme français « cri » est issu de la période de la traite. Les ouvrages de référence le rattachent généralement à des formes attestées dans les documents français du XVIIe siècle, du type Kiristinon ou Cristinaux, appliquées d'abord à des groupes de la région de la baie James, puis abrégées et étendues à un ensemble beaucoup plus vaste. Cette filiation est présentée dans la littérature comme une hypothèse largement admise plutôt qu'une certitude documentée, les graphies et les référents variant considérablement d'une source ancienne à l'autre.
En français contemporain, l'Office québécois de la langue française retient les formes cri, crie, cris, cries comme nom et adjectif.
Deux écritures : SRO et syllabique
Le cri des plaines s'écrit dans deux systèmes complémentaires.
L'orthographe romaine standard (SRO)
La SRO utilise un inventaire réduit de lettres latines. Les voyelles longues portent un accent circonflexe : â, ê, î, ô. Cette notation n'est pas décorative — elle distingue des mots entiers, et l'omettre produit des ambiguïtés lexicales. Particularité fréquemment signalée : le ê est toujours long, il n'existe pas de e bref en cri des plaines. Certaines traditions d'écriture, notamment dans l'Ouest et dans les documents gouvernementaux, notent la longueur par un macron (nēhiyawēwin) au lieu du circonflexe.
Les consonnes de la SRO sont : p, t, k, c, s, m, n, w, y, h. Le parler en y ne connaît ni b, ni d, ni g, ni f, ni r, ni l, ni v. Le c note une affriquée, réalisée selon les locuteurs comme ts ou tch.
Le syllabique cri
Le syllabique associe à chaque consonne un signe dont l'orientation indique la voyelle qui suit, une économie graphique qui en facilite l'apprentissage. Diffusé à partir du XIXe siècle dans le contexte missionnaire, il a été largement approprié par les communautés, au point de devenir un emblème visuel de l'autochtonie au Canada. Il sert aujourd'hui à l'affichage public, à la signalisation, aux publications communautaires et à l'enseignement, aux côtés du syllabique inuktitut et du syllabique naskapi.
La coexistence des deux systèmes n'est pas conflictuelle : la SRO facilite l'analyse linguistique, la lexicographie et la saisie informatique, tandis que le syllabique porte une forte valeur culturelle et pédagogique.
Traits grammaticaux : une langue polysynthétique
Comme les autres langues algonquiennes, le cri des plaines est polysynthétique : un seul mot peut condenser ce que le français exprime par une phrase complète. Les principaux mécanismes :
- Verbe au centre de la grammaire. Les verbes se classent selon la nature de leurs participants (animé ou inanimé, transitif ou intransitif), donnant quatre grandes catégories qui déterminent la conjugaison.
- Genre animé / inanimé. Le cri ne distingue pas le masculin du féminin, mais l'animé de l'inanimé — une catégorie qui suit une logique culturelle propre et ne coïncide pas exactement avec les frontières biologiques du vivant.
- Système obviatif. Lorsque deux participants de troisième personne apparaissent dans un même énoncé, l'un est marqué comme proximatif (« proche ») et l'autre comme obviatif (« éloigné »), ce qui évite les ambiguïtés du type « il lui a dit qu'il partait ».
- Nous inclusif et exclusif. La langue distingue le nous qui inclut l'interlocuteur de celui qui l'exclut.
- Ordre des mots souple. La morphologie portant l'essentiel de l'information grammaticale, la position des éléments sert surtout à marquer l'emphase et à organiser le discours.
Ces traits, partagés avec le cri de l'Est, l'atikamekw ou l'innu-aimun, sont au cœur des difficultés que rencontrent les outils informatiques conçus d'abord pour des langues indo-européennes.
Vitalité, locuteurs et transmission
La fiche de référence consultée pour cet article classe la vitalité du cri des plaines comme « vigoureuse » et retient un effectif d'environ 34 000 locuteurs. Ces deux éléments demandent à être lus avec prudence : le chiffre est une estimation dérivée de données de recensement qui regroupent souvent les langues cries sous une catégorie unique, et le classement de vitalité est une appréciation d'ensemble, non une mesure de la transmission aux enfants.
Trois notions distinctes doivent être séparées :
- le nombre de personnes déclarant connaître la langue, relativement élevé en termes absolus et réparti sur trois provinces et de nombreuses communautés, ce qui réduit la vulnérabilité liée à un foyer unique;
- la compétence linguistique effective, très variable, une part des personnes recensées comprenant la langue sans la parler couramment;
- la transmission aux enfants, qui est le véritable indicateur de continuité et qui, dans plusieurs communautés, a été fortement affaiblie.
L'héritage des pensionnats autochtones a interrompu cette transmission dans des familles entières, et les locuteurs pleinement compétents sont en moyenne plus âgés que la population générale. Dans l'Ouest canadien, l'anglais domine la vie scolaire, professionnelle et médiatique. Les efforts de revitalisation — programmes d'immersion, cours communautaires, ressources publiées par des gouvernements provinciaux et territoriaux, dont celles diffusées aux Territoires du Nord-Ouest — visent précisément à rétablir ce maillon.
À titre de comparaison, le cri des marais, avec environ 1 800 locuteurs, est classé en danger dans la même source, ce qui souligne l'écart de situation entre les variétés d'un même ensemble.
Documentation linguistique
Le cri des plaines figure parmi les langues autochtones les mieux documentées du Canada. Cette documentation s'est constituée en plusieurs strates :
- des travaux missionnaires du XIXe siècle (grammaires, vocabulaires, traductions religieuses), à l'origine notamment de la diffusion du syllabique;
- des descriptions linguistiques modernes, grammaires de référence et analyses de la morphologie verbale algonquienne, produites surtout à partir du milieu du XXe siècle dans les universités canadiennes;
- des dictionnaires bilingues cri-anglais et des lexiques thématiques, dont plusieurs éditions font autorité dans l'enseignement;
- des corpus de récits oraux transcrits et traduits, recueillis auprès d'aînés, qui constituent à la fois des sources historiques et un matériau pédagogique;
- du matériel scolaire et des ressources en ligne produits par des conseils scolaires, des communautés et des gouvernements.
Sur le plan du traitement automatique des langues, la situation reste celle d'une langue peu dotée en données numériques : les corpus alignés cri–français ou cri–anglais de grande taille sont rares, et les outils de traduction automatique généralistes rendent mal la morphologie polysynthétique, l'obviation et la longueur vocalique notée par les circonflexes. Des projets universitaires et communautaires travaillent à combler ce déficit, notamment par des analyseurs morphologiques, des dictionnaires électroniques interrogeables et des claviers syllabiques.
Le cri des plaines et le Québec
Le Québec ne fait pas partie de l'aire territoriale traditionnellement associée au cri des plaines, dont le foyer historique se situe dans les plaines de l'Ouest canadien. Les langues cries et apparentées historiquement implantées sur le territoire québécois sont les variétés orientales :
- le cri de l'Est (iiyiyuu ayimuun), environ 13 000 locuteurs dans les communautés cries d'Eeyou Istchee, à la baie James et à la baie d'Hudson, avec des sous-variétés côtière et intérieure; le Québec compte neuf communautés cries selon les portraits gouvernementaux;
- le naskapi, environ 1 200 locuteurs concentrés à Kawawachikamach, près de Schefferville, doté de son propre syllabique;
- l'atikamekw (nehiromowin), environ 6 600 locuteurs en Haute-Mauricie, parler en r du même ensemble, avec l'un des taux de transmission les plus élevés au pays;
- l'innu-aimun, environ 11 000 locuteurs dans onze communautés du Québec et du Labrador, langue autonome dotée d'une orthographe standardisée depuis les années 1990.
L'intérêt du cri des plaines pour l'histoire du Québec est donc comparatif. Il occupe une extrémité d'une chaîne linguistique dont l'autre extrémité se trouve à la baie James, témoignant d'une occupation ancienne et continue des prairies et du Bouclier, antérieure aux frontières provinciales actuelles. Les portraits terminologiques québécois rappellent d'ailleurs que la nation crie est historiquement liée à un vaste territoire allant des plaines de l'Alberta jusqu'à l'est de la baie James.
Au Québec, les enjeux linguistiques contemporains portent sur la transmission et la revitalisation des variétés orientales, dans un contexte où l'anglais est la principale langue seconde des Cris d'Eeyou Istchee, tandis qu'un grand nombre de jeunes parlent également français.