Dénominations et classification
La langue porte plusieurs noms. Ses locuteurs la désignent sous le nom de Dëne Sųłıné Yatıé, littéralement la langue des Dénés Sųłınés. En français, les formes « déné sųłiné » et « chipewyan » sont toutes deux attestées ; la seconde, d'usage ancien dans les ouvrages de référence et les documents administratifs, est un exonyme. La graphie varie selon les conventions : Dënesųłiné, Dene Suline ou Denesuline se rencontrent couramment, avec ou sans diacritiques. Son code ISO 639-3 est chp.
Sur le plan de la classification, le déné sųłiné appartient à la famille déné-athabascane (aussi appelée athabascane ou dénée), et plus précisément au groupe athabascan septentrional, qui réunit la plupart des langues dénées du nord-ouest du Canada et de l'Alaska. Il est ainsi apparenté, à des degrés divers, à d'autres langues dénées du Canada comme le tłı̨chǫ (flanc-de-chien), l'esclave du Nord et du Sud ou le gwich'in. La famille compte aussi des langues plus éloignées géographiquement, notamment dans le sud-ouest des États-Unis.
Le déné sųłiné ne présente aucune parenté avec les familles algonquienne et iroquoienne ni avec l'inuktitut, qui regroupent les langues autochtones traditionnellement parlées au Québec.
Aire linguistique et communautés
L'aire du déné sųłiné couvre une vaste portion du Subarctique canadien, à cheval sur quatre administrations :
- le nord de la Saskatchewan, qui regroupe une part importante des locuteurs ;
- le nord-est de l'Alberta, notamment dans la région du lac Athabasca ;
- le nord du Manitoba ;
- le sud des Territoires du Nord-Ouest, autour du Grand lac des Esclaves.
Dans les Territoires du Nord-Ouest, le gouvernement territorial signale des variétés locales, notamment à Fort Resolution et à Łutselkʼe, sur les rives du Grand lac des Esclaves.
La langue est parlée dans des communautés des Premières Nations dénées sųłınées, réparties sur ce territoire, ainsi que par des membres de la nation établis en milieu urbain. L'aire actuelle correspond pour l'essentiel au territoire historique de la nation, qui s'étend entre la forêt boréale et la limite des arbres. Le déné sųłiné y côtoie d'autres langues autochtones, en particulier le cri, ainsi que l'anglais et, dans une moindre mesure, le français.
Les variations régionales portent surtout sur la prononciation et le vocabulaire ; les locuteurs des différentes régions se comprennent généralement entre eux.
Caractéristiques linguistiques
Le déné sųłiné présente les traits caractéristiques des langues athabascanes septentrionales.
Système sonore
C'est une langue à tons : la hauteur de la voix sur une syllabe peut distinguer des mots autrement identiques. Elle oppose aussi des voyelles orales et des voyelles nasales, ces dernières étant marquées dans l'orthographe latine par un ogonek (ą, ę, į, ǫ, ų), comme dans le nom même de la nation, Sųłıné.
Le système consonantique est riche et complexe. Il comprend notamment des consonnes éjectives (notées par une apostrophe), des affriquées et une fricative latérale sourde notée ł. Cette densité consonantique est l'un des traits les plus remarqués de la langue.
Structure grammaticale
Comme les autres langues dénées, le déné sųłiné est une langue à morphologie verbale élaborée. Le verbe se construit à partir d'un radical auquel s'ajoutent de nombreux préfixes exprimant la personne, le nombre, l'aspect ou le mode. Une forme verbale unique peut ainsi correspondre à une phrase entière en français.
Le vocabulaire traduit une connaissance fine du territoire : faune, notamment le caribou, végétation boréale, glaces, cours d'eau et pratiques de chasse, de pêche et de piégeage y occupent une place importante.
Écriture
Le déné sųłiné s'écrit aujourd'hui selon deux systèmes, tous deux en usage.
Alphabet latin
L'orthographe latine est le système le plus répandu dans l'enseignement, l'administration et l'édition, en particulier dans les Territoires du Nord-Ouest et en Alberta. Elle recourt à des signes diacritiques pour noter les sons propres à la langue : l'ogonek pour les voyelles nasales, l'accent pour le ton, la barre (ł) pour la latérale sourde et l'apostrophe pour les consonnes éjectives. L'endonyme Dëne Sųłıné Yatıé en offre un exemple. Les conventions graphiques ont varié selon les époques et les régions, ce qui explique la coexistence de plusieurs graphies d'un même mot.
Syllabique
Le déné sųłiné possède aussi une écriture syllabique, adaptée au XIXe siècle de l'écriture syllabique crie et diffusée à l'origine par des missionnaires. Le nom de la langue s'y écrit ᑌᓀᓱᐠᑦᕄᓀ. Ce système demeure en usage dans certaines communautés, notamment chez des locuteurs plus âgés et dans des textes religieux, et il fait l'objet d'initiatives de transmission.
La coexistence des deux écritures reflète l'histoire de la langue et la diversité des pratiques communautaires ; l'une comme l'autre servent à la production de matériel pédagogique, de lexiques et de documents publics.
Vitalité, locuteurs et transmission
Locuteurs
Le déné sųłiné est la langue dénée la plus parlée au Canada. Les estimations disponibles varient selon la source, l'année et l'échelle :
| Source | Année | Territoire | Locuteurs |
|---|---|---|---|
| Gouvernement des Territoires du Nord-Ouest | 2019 | Territoires du Nord-Ouest | 535 |
| Recensement du Canada (rapporté par le Musée canadien des langues) | 2016 | Canada | 11 325 |
Le catalogue des langues autochtones de Savoirs.Québec retient pour sa part une estimation d'environ 10 700 locuteurs à l'échelle canadienne. La majorité des locuteurs vit dans les Prairies, en particulier dans le nord de la Saskatchewan ; le chiffre territorial des Territoires du Nord-Ouest ne représente qu'une fraction de l'ensemble.
Statut de vitalité
Le catalogue de Savoirs.Québec classe le déné sųłiné parmi les langues vigoureuses, en raison de son nombre de locuteurs relativement élevé pour une langue autochtone du Canada. La situation varie toutefois d'une communauté à l'autre : la langue demeure transmise en famille dans certaines communautés du nord de la Saskatchewan et du Manitoba, tandis qu'ailleurs les locuteurs sont surtout des adultes et des aînés.
Transmission et enseignement
La transmission intergénérationnelle a été fragilisée au XXe siècle par les politiques d'assimilation, notamment le système des pensionnats, et par la place croissante de l'anglais. Aujourd'hui, la langue est enseignée dans des écoles de communautés dénées sųłınées et fait l'objet de programmes de revitalisation. Dans les Territoires du Nord-Ouest, le ministère de l'Éducation, de la Culture et de la Formation met à la disposition du public des ressources pédagogiques en Dëne Sųłıné. Des enregistrements et des fonds documentaires sont par ailleurs conservés par des institutions comme Bibliothèque et Archives Canada.
Statut légal
Le déné sųłiné jouit d'une reconnaissance officielle dans les Territoires du Nord-Ouest, où il figure parmi les langues officielles aux côtés de l'anglais, du français et de plusieurs autres langues autochtones. Ce statut, fondé sur la loi territoriale sur les langues officielles, permet notamment l'usage de la langue dans certains services publics et soutient la production de ressources pédagogiques et culturelles par le gouvernement territorial.
Dans les provinces où se trouve la majorité des locuteurs, soit la Saskatchewan, l'Alberta et le Manitoba, la langue n'a pas de statut officiel provincial. Son usage y repose principalement sur les institutions des Premières Nations, sur les écoles communautaires et sur les organismes culturels et éducatifs dénés.
À l'échelle fédérale, le déné sųłiné compte parmi les langues visées par la Loi sur les langues autochtones, adoptée en 2019, qui reconnaît les droits relatifs aux langues autochtones et prévoit un soutien à leur réappropriation, à leur maintien et à leur renforcement. Le recensement canadien recueille par ailleurs des données sur la connaissance et l'usage de la langue, publiées par Statistique Canada.
Rapport au Québec
Le déné sųłiné n'a pas d'aire traditionnelle au Québec. Aucune communauté dénée sųłınée n'est établie sur le territoire québécois, et la langue ne figure pas parmi les onze langues autochtones associées aux nations reconnues au Québec.
Le paysage linguistique autochtone québécois relève de trois ensembles distincts :
- la famille algonquienne, qui comprend notamment l'innu-aimun, le cri de l'Est, le naskapi, l'atikamekw, l'algonquin, le mi'kmaq et le wolastoqey ;
- la famille iroquoienne, avec le kanien'kéha (mohawk) et le wendat ;
- l'inuktitut, langue des Inuit du Nunavik.
Le déné sųłiné, langue déné-athabascane, n'est apparenté à aucune de ces langues. Son intérêt pour un lectorat québécois tient à la place qu'il occupe dans la diversité linguistique autochtone du Canada : il représente l'une des principales langues de la famille dénée, la plus étendue géographiquement en Amérique du Nord après la famille algonquienne. Dans le nord des Prairies, ses locuteurs côtoient d'ailleurs des communautés cries, dont la langue est apparentée au cri de l'Est parlé en Eeyou Istchee.