Genèse et création
Michel Tremblay conçoit Les Belles-Sœurs en 1965. Le texte, qui fait parler des personnages de milieu ouvrier dans la langue populaire montréalaise, ne trouve pas immédiatement preneur auprès des institutions théâtrales de l'époque.
La pièce est publiée en volume en 1968, puis créée le 28 août 1968 au Théâtre du Rideau Vert, à Montréal, dans une mise en scène d'André Brassard, collaborateur de longue date de l'auteur. Cette création marque le début de la carrière théâtrale de Tremblay et d'un compagnonnage artistique avec Brassard qui se prolongera dans plusieurs autres œuvres.
Le texte connaît plusieurs états successifs. Les travaux consacrés à son édition génétique et critique retracent son évolution, de sa conception en 1965 jusqu'à son édition définitive en 1972. Ces recherches montrent comment la pièce, d'abord perçue comme une provocation, s'est progressivement fixée et constituée en classique.
La création survient dans le contexte de la Révolution tranquille, période de transformations sociales, culturelles et identitaires au Québec, au cours de laquelle la question de la langue occupe une place centrale dans le débat public.
Argument
L'action se déroule en une soirée, dans la cuisine de Germaine Lauzon, une ménagère d'un quartier ouvrier de Montréal. Germaine a gagné un million de timbres-primes, qu'elle pourra échanger contre des articles d'un catalogue afin de meubler et d'équiper entièrement son logement. Pour coller ces timbres dans les livrets, elle invite ses sœurs, ses belles-sœurs, ses voisines et des connaissances.
La soirée de collage devient le cadre d'une série de scènes collectives et de monologues. Les invitées, partagées entre l'entraide apparente et l'envie, dévoilent peu à peu leurs rivalités, leurs frustrations et leurs aspirations. Les conversations portent sur la vie domestique, le mariage, la religion, la maladie, l'argent et les loisirs.
Tout au long de la soirée, plusieurs invitées dérobent discrètement des livrets de timbres. Le dénouement met au jour ce vol collectif et laisse Germaine seule face à la perte de ce qu'elle croyait être une chance inespérée. La fin de la pièce juxtapose la détresse du personnage et un chant collectif, opposant l'espoir individuel à la réalité sociale du groupe.
Personnages
La pièce compte quinze personnages, tous féminins, ce qui constitue en soi une singularité dans le théâtre québécois de l'époque. Les hommes, maris, fils ou patrons, sont évoqués mais n'apparaissent jamais sur scène.
Parmi les personnages figurent :
- Germaine Lauzon, la gagnante des timbres, autour de laquelle s'organise l'action ;
- Rose Ouimet, sœur de Germaine, dont le monologue sur la vie conjugale est l'un des passages les plus connus de la pièce ;
- Linda Lauzon, fille de Germaine, qui incarne la jeune génération ;
- Pierrette Guérin, sœur de Germaine tenue à l'écart par sa famille parce qu'elle travaille dans une boîte de nuit ;
- Lisette de Courval, qui affecte un langage soigné et des manières qu'elle croit raffinées ;
- Marie-Ange Brouillette, voisine envieuse de Germaine.
La distribution comprend également des femmes âgées, des voisines et des amies de Linda. Cette galerie représente plusieurs générations et plusieurs attitudes face à la condition féminine en milieu ouvrier. Certains de ces personnages reparaissent dans d'autres œuvres de Michel Tremblay, qui a construit au fil des décennies un univers romanesque et théâtral cohérent centré sur l'est de Montréal et le Plateau-Mont-Royal.
Langue et forme
Les Belles-Sœurs est étroitement associée à l'emploi théâtral du joual, la langue populaire parlée dans les quartiers ouvriers de Montréal. Avant la pièce, le français parlé au Québec occupait une place limitée sur les scènes professionnelles, où dominait une langue normative ou le répertoire français. L'irruption du joual dans un théâtre établi comme le Rideau Vert suscite d'abord la controverse, puis contribue à légitimer la langue québécoise comme matériau dramatique.
Sur le plan formel, la pièce alterne des scènes réalistes de conversation avec des passages d'inspiration chorale :
- les chœurs, où les personnages parlent à l'unisson, comme dans l'ouverture consacrée à la monotonie de la vie quotidienne ;
- les monologues, adressés au public, où chaque femme expose sa situation personnelle ;
- les échanges collectifs, souvent rythmés par la répétition et l'accumulation.
Cette structure rattache la pièce à la tradition de la tragédie antique tout en la transposant dans un cadre populaire contemporain. Le Théâtre du Rideau Vert souligne que la langue et les chœurs contribuent à la représentation collective des personnages, qui dépasse la somme des destins individuels pour dessiner le portrait d'une condition sociale.
Réception et postérité
Dès sa création, la pièce provoque un débat sur la légitimité du joual comme langue littéraire. Une partie de la critique y voit une dégradation de la langue, tandis que d'autres saluent la vérité des personnages et la force de la représentation sociale. Avec le recul, la création de 1968 est généralement considérée comme un point tournant culturel de l'histoire du théâtre québécois.
Les chercheurs du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ) la décrivent comme une œuvre majeure de la dramaturgie québécoise, largement mise en scène, lue et étudiée. Elle fait l'objet d'un projet d'édition génétique et critique consacré à sa transformation en classique.
La pièce est inscrite dans les programmes d'enseignement au collégial et à l'université, et des séquences didactiques lui sont consacrées pour l'enseignement de la littérature québécoise. Elle a été traduite dans de nombreuses langues et jouée hors du Québec, ce qui a contribué à la diffusion internationale de l'œuvre de Michel Tremblay.
Le Théâtre du Rideau Vert, lieu de la création, a repris l'œuvre à plusieurs reprises dans sa programmation, et la pièce a inspiré des adaptations, dont un théâtre musical présenté sous le titre Belles-Sœurs.
Éditions
La pièce paraît en volume en 1968, l'année de sa création. Le texte est ensuite repris chez Leméac, éditeur principal du théâtre de Michel Tremblay, et atteint son état définitif en 1972.
Une édition de 2007 est publiée dans la collection Leméac/Actes Sud-Papiers, en coédition entre Leméac, à Montréal, et Actes Sud, en France.
| Élément | Donnée |
|---|---|
| Collection | Leméac/Actes Sud-Papiers |
| Année | 2007 |
| Nombre de pages | 96 |
| ISBN (Leméac) | 9782760926837 |
| ISBN (Actes Sud) | 9782742770991 |
Bibliothèque et Archives nationales du Québec conserve des documents liés aux représentations de la pièce, notamment des programmes de spectacle, qui témoignent de son histoire scénique.