Contexte de rédaction
Pierre Vallières (1938-1998) appartient au milieu intellectuel et militant qui, au cours des années 1960, lie la question nationale québécoise à une critique socialiste de la société. Collaborateur de Cité libre puis proche de la revue Parti pris, il rejoint le Front de libération du Québec (FLQ) au milieu de la décennie.
En 1966, Vallières se rend à New York avec Charles Gagnon pour attirer l'attention internationale sur la situation du Québec. Les deux hommes y sont arrêtés et détenus. C'est durant cette détention que Vallières rédige l'essai. Dans une entrevue accordée à la revue Moebius en 1987, il situe l'écriture du livre en 1966.
Le texte s'inscrit dans un contexte marqué par la Révolution tranquille, par l'essor d'un indépendantisme de gauche associé à Parti pris, au Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) et au FLQ, ainsi que par la diffusion au Québec des pensées de la décolonisation, notamment celles d'Aimé Césaire, de Frantz Fanon et d'Albert Memmi, et des luttes pour les droits civiques aux États-Unis.
Publication et éditions
L'ouvrage paraît à Montréal en 1968 aux Éditions Parti pris, maison liée à la revue du même nom. Il porte en sous-titre la mention d'une « autobiographie précoce » d'un « terroriste » québécois, formule qui souligne à la fois le caractère personnel du récit et l'engagement révolutionnaire de l'auteur.
La publication a des suites judiciaires : selon le témoignage rétrospectif de Vallières dans l'entrevue de 1987, une accusation de sédition est portée contre lui en lien avec le livre, puis retirée.
Une traduction anglaise paraît au début des années 1970 sous le titre White Niggers of America, ce qui contribue à faire connaître l'essai hors du Québec, notamment dans les milieux de la gauche nord-américaine. Le livre a connu plusieurs rééditions en français et demeure disponible en librairie au Québec.
Contenu
L'essai combine trois registres d'écriture :
- le récit autobiographique : Vallières évoque son enfance dans un milieu ouvrier, notamment à Ville-Jacques-Cartier, banlieue de la Rive-Sud de Montréal aujourd'hui intégrée à Longueuil, ses études, ses expériences de travail, sa formation intellectuelle et son cheminement vers l'action militante ;
- le récit historique : l'auteur propose une lecture de l'histoire du Canada français depuis la Conquête, présentée comme une succession de dominations politiques et économiques subies par la population francophone ;
- l'analyse politique : inspiré du marxisme et des théories anticolonialistes, le livre décrit le Québec comme une société colonisée et appelle à une révolution à la fois nationale et sociale, portée par les travailleurs.
Le texte, souvent véhément, adopte la forme d'un témoignage engagé plutôt que celle d'un traité systématique. Il dénonce aussi bien la bourgeoisie anglophone et le capital étranger que les élites traditionnelles canadiennes-françaises et le clergé, accusés d'avoir maintenu la population dans la dépendance.
Thèse et analogie raciale
La thèse centrale de l'essai soutient que les travailleurs francophones du Québec subissent une exploitation et une domination comparables à celles que vivent les Afro-Américains aux États-Unis. Le titre condense cette analogie : les Canadiens français seraient les « nègres blancs » de l'Amérique du Nord, c'est-à-dire un peuple maintenu au bas de la hiérarchie économique et privé de la maîtrise de son destin politique.
Cette comparaison s'inscrit dans un mouvement plus large de l'époque, où une partie de la gauche indépendantiste québécoise transpose au Québec les catégories de la décolonisation et des luttes afro-américaines. L'analogie confère au livre sa portée rhétorique et politique, mais elle constitue aussi le principal objet des critiques ultérieures, qui interrogent la légitimité d'assimiler la situation de la majorité francophone québécoise à l'expérience de l'esclavage et de la ségrégation raciale.
Réception et postérité
Dès sa parution, l'essai suscite d'importants débats sur la condition québécoise. Il devient l'un des textes de référence de l'indépendantisme de gauche et est fréquemment associé à l'histoire du FLQ et aux années précédant la crise d'Octobre 1970. Il est aujourd'hui généralement présenté comme un classique de la littérature politique québécoise.
Pierre Vallières rompt par la suite avec la stratégie de la violence armée et, au début des années 1970, se rallie à l'action politique démocratique au sein du mouvement souverainiste ; ce changement de position éclaire rétrospectivement la place singulière qu'occupe le livre dans son parcours.
Le titre de l'ouvrage est régulièrement revenu dans l'espace public québécois. À la fin des années 2010 et au début des années 2020, il a été au centre de controverses liées à l'usage du mot dans les débats publics et dans l'enseignement universitaire ; certains intervenants ont pris la défense du livre au nom de son importance historique, tandis que d'autres ont contesté la pertinence de son titre et de son analogie. Plusieurs publications de référence en anglais choisissent d'ailleurs de ne pas reproduire le mot en entier.
Débats critiques
L'essai fait l'objet d'une abondante littérature savante, notamment dans des revues diffusées par Érudit.
- Dans le Bulletin d'histoire politique (2018), Simon Couillard examine comment le récit de Vallières, tout en dénonçant le colonialisme, reprend certains schémas de l'historiographie canadienne-française traditionnelle sur l'identité nationale, d'où l'idée d'un « anticolonialisme colonisé ».
- Un article de la revue Quebec Studies (2016) revient sur l'analogie entre Québécois et Afro-Américains et sur ses limites.
- D'autres travaux étudient l'appropriation du discours racial dans la littérature québécoise, en rapprochant Vallières de Victor-Lévy Beaulieu autour de la figure du white trash, ou situent l'essai dans la filiation d'Aimé Césaire et de la pensée de la négritude au Québec.
- Les historiens de la gauche québécoise des années 1960, notamment Sean Mills dans The Empire Within, replacent l'ouvrage dans les circulations transnationales des idées anticoloniales à Montréal.
Ces lectures convergent pour reconnaître l'importance historique du livre tout en soulignant les angles morts de son analogie, notamment l'effacement de l'expérience des personnes noires et des peuples autochtones au Québec.