Contexte de rédaction
Au début des années 1960, Hubert Aquin (1929-1977) participe activement au mouvement indépendantiste québécois. Cofondateur de la revue Liberté en 1959, il milite au Rassemblement pour l'indépendance nationale et, en 1964, annonce publiquement son passage à la clandestinité pour prendre part à une lutte armée en faveur de l'indépendance du Québec.
Arrêté en juillet 1964 alors qu'il est en possession d'une arme et d'un véhicule volé, Aquin est détenu puis placé à l'Institut Albert-Prévost, établissement psychiatrique de Montréal, en attendant son procès. C'est durant cette période qu'il rédige Prochain épisode. Il est acquitté par la suite.
Cette situation biographique éclaire la donnée de départ du roman : le narrateur est lui-même un militant révolutionnaire enfermé dans une clinique psychiatrique, contraint à l'inaction et réduit à l'écriture. Le livre paraît ainsi au cœur de la Révolution tranquille, à une époque où la question de l'indépendance et le recours à la violence politique, notamment à la suite des premières actions du Front de libération du Québec, occupent l'espace public québécois.
Publication
Prochain épisode est publié à Montréal en 1965 par le Cercle du livre de France, maison dirigée par Pierre Tisseyre. La date de première parution est confirmée par la Chronologie de Montréal de l'Université du Québec à Montréal et par les notices bibliographiques consacrées à l'œuvre.
Une édition française paraît à Paris chez Robert Laffont en 1966, ce qui assure au roman une diffusion hors du Québec. L'œuvre est ensuite traduite en anglais sous le titre Prochain Episode, d'abord par Penny Williams, puis dans une nouvelle traduction de Sheila Fischman.
Le roman a fait l'objet d'une édition critique dans le cadre de l'Édition critique de l'œuvre d'Hubert Aquin (ÉDAQ), projet de recherche universitaire consacré à l'établissement des textes de l'auteur. Il demeure disponible en format de poche et figure régulièrement dans les programmes d'enseignement collégial et universitaire de littérature québécoise.
Résumé
Le roman s'ouvre sur une phrase devenue célèbre : « Cuba coule en flammes au milieu du lac Léman pendant que je descends au fond des choses. » Le narrateur, militant indépendantiste québécois détenu dans une institution psychiatrique de Montréal en attendant son procès, décide d'écrire un roman d'espionnage pour tromper l'attente.
Dans cette fiction enchâssée, un agent révolutionnaire québécois est envoyé en Suisse avec la mission d'éliminer H. de Heutz, présenté comme un adversaire du peuple québécois. Le récit le conduit notamment à Lausanne, à Genève et sur les bords du lac Léman, où il retrouve K, la femme aimée, figure associée à la fois à l'amour et à la cause révolutionnaire.
L'intrigue se dérobe sans cesse : l'agent est capturé par sa cible, s'échappe, la retrouve, mais l'identité de H. de Heutz se dédouble et se brouille, si bien que l'agent ne parvient pas à accomplir sa mission. Le narrateur emprisonné et son personnage se confondent progressivement, et le roman s'achève sur l'attente d'un « prochain épisode », celui de la révolution à venir, que l'écriture ne peut que différer.
Structure et thèmes
Une construction réflexive
Prochain épisode repose sur l'alternance de deux trames narratives : la situation du narrateur captif, qui commente son entreprise d'écriture, et le roman d'espionnage qu'il compose. Les études universitaires soulignent la structure réflexive de l'œuvre, qui joue sur les frontières entre fiction et expérience du narrateur et met en scène sa propre fabrication. Le récit emprunte les codes du roman d'espionnage (filatures, déguisements, double jeu) tout en les détournant.
Écriture et révolution
Le roman associe le récit d'espionnage à des enjeux politiques et identitaires liés au Québec. L'impuissance du narrateur, enfermé et incapable d'agir, répond à l'échec de l'agent face à H. de Heutz. La critique a étudié l'œuvre en rapport avec la Révolution tranquille et avec les liens entre action révolutionnaire et écriture : l'écriture apparaît à la fois comme substitut de l'action et comme forme de combat.
Principaux thèmes
- l'indépendance du Québec et la figure du révolutionnaire ;
- la dépossession et l'aliénation collective ;
- le double et la confusion des identités ;
- l'amour et la quête de la femme aimée ;
- la mort, le suicide et la mélancolie, thèmes récurrents dans l'œuvre d'Aquin.
Réception critique
Dès sa parution, le roman suscite l'attention de la critique québécoise. La revue Liberté, à la fondation de laquelle Aquin avait participé, publie en 1965 un texte d'Yves Préfontaine et de Mireille Bigras consacré à ce premier roman.
L'œuvre est rapidement reconnue comme l'un des textes marquants de la littérature québécoise des années 1960, aux côtés d'autres romans qui renouvellent alors les formes romanesques au Québec. Sa parution en France chez Robert Laffont en 1966 élargit son audience.
Depuis, Prochain épisode fait l'objet d'une abondante production savante, au Québec, dans le reste du Canada et à l'étranger. Des revues comme Studies in Canadian Literature ou la Nouvelle Revue Synergies Canada lui ont consacré des articles, notamment de Richard Saint-Gelais, et des chercheurs de l'Association japonaise des études québécoises l'ont étudié, signe de son rayonnement international. Les travaux portent en particulier sur son caractère métafictionnel, sur sa dimension politique et sur les rapports entre le texte et la biographie de son auteur. Des documents d'archives, conservés notamment à l'Université de Montréal, éclairent par ailleurs la genèse du roman et les doutes de l'écrivain pendant sa rédaction.
Place dans l'œuvre d'Aquin
Prochain épisode inaugure l'œuvre romanesque d'Hubert Aquin, qui comprend ensuite Trou de mémoire (1968), L'Antiphonaire (1969) et Neige noire (1974). Ces romans prolongent plusieurs traits déjà présents dans le premier : construction complexe et réflexive, jeux de miroirs entre auteur, narrateur et personnages, imbrication du politique et de l'intime.
L'écrivain, également essayiste, cinéaste et homme de radio et de télévision, est l'auteur de l'essai « La fatigue culturelle du Canada français » (1962), dont les réflexions sur la condition collective des Québécois trouvent un écho dans l'univers du roman. Hubert Aquin s'est donné la mort à Montréal en 1977.
Roman fondateur pour la littérature québécoise moderne, Prochain épisode demeure l'œuvre la plus connue de son auteur et l'une des plus étroitement associées, dans la mémoire littéraire, au climat politique et culturel de la Révolution tranquille.