Contexte de publication
Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943), poète et peintre né à Montréal, appartient au milieu intellectuel catholique gravitant autour de la revue La Relève, fondée en 1934 par un groupe de jeunes intellectuels montréalais auquel il est lié. C'est dans ce contexte qu'il prépare son premier et unique recueil publié de son vivant.
Regards et jeux dans l'espace paraît en 1937, à compte d'auteur, sans le soutien d'une maison d'édition. Selon une recension, l'édition originale prend la forme d'une plaquette de 83 pages, tirée à 1 000 exemplaires. Garneau a lui-même réuni les textes, en a fixé l'ordre et a choisi le titre de l'ensemble, ce qui distingue ce recueil des publications posthumes établies par d'autres après sa mort.
La parution survient à une époque où la poésie canadienne-française demeure largement marquée par les formes régulières et par les thèmes du terroir, de la patrie et de la foi. Le recueil s'inscrit en rupture avec ces conventions, tant par sa forme que par son propos.
Composition et forme
Le recueil original compte 28 poèmes. Garneau y pratique principalement le vers libre, affranchi de la rime et du mètre réguliers, et adopte une syntaxe souvent dépouillée, proche de la langue parlée. La ponctuation, les blancs typographiques et les ruptures de vers participent au rythme des textes.
Parmi les poèmes les plus souvent cités et commentés figurent :
- « C'est là sans appui » ;
- « Le jeu » ;
- « Spectacle de la danse » ;
- « Pins à contre-jour » ;
- « Accompagnement ».
L'agencement du recueil fait l'objet d'études qui s'intéressent à sa construction d'ensemble et au parcours qu'il dessine, du jeu et de l'émerveillement vers des textes plus graves. La formation de peintre de Garneau est fréquemment évoquée par la critique pour rendre compte de l'importance accordée à la lumière, aux couleurs et à la composition visuelle dans plusieurs poèmes, notamment les esquisses de paysages.
Thèmes
Comme l'indique son titre, l'ouvrage met en jeu le regard, le mouvement et l'espace. Les études universitaires analysent les liens entre perception visuelle et motricité dans les poèmes : le regard y est actif, il parcourt, mesure et construit l'espace plutôt que de simplement l'enregistrer.
Le jeu et l'enfance
Le jeu occupe une place centrale. Dans le poème « Le jeu », l'enfant qui construit des mondes avec de simples objets devient une figure du poète, et l'imagination ludique apparaît comme un mode de création. La critique a souligné le rôle du jeu et de l'imagination dans l'élaboration d'un espace poétique propre, ainsi que la part d'ironie qui traverse certains textes.
Le mouvement et la danse
La danse, la marche et la liberté de mouvement sont associées à la poésie elle-même, notamment dans « Spectacle de la danse ». L'espace y est conçu comme un lieu de déploiement et de liberté.
L'inquiétude
À côté de cette légèreté apparente, le recueil laisse percer une inquiétude existentielle : sentiment d'instabilité, quête d'un appui, dédoublement intérieur, comme dans « Accompagnement ». Cette tension entre l'élan ludique et le doute est l'un des aspects les plus étudiés de l'œuvre. Des travaux récents abordent également la dimension architecturale de la pensée poétique de Garneau.
Réception et silence du poète
À sa parution, le recueil reçoit un accueil partagé. Sa liberté formelle déroute une partie du public et de la critique de l'époque, habitués à une poésie de facture plus traditionnelle, tandis que l'entourage de La Relève y reconnaît une voix nouvelle.
Peu après la publication, Garneau cesse d'écrire de la poésie destinée à la publication et exprime des réserves à l'égard de son œuvre. Il continue néanmoins à écrire, notamment dans son journal et sa correspondance, publiés après sa mort. Des travaux critiques relient cette remise en question à son exigence de vérité poétique et à une interrogation morale et spirituelle sur la légitimité de l'écriture ; il s'agit d'une interprétation savante, distincte des faits bibliographiques.
Garneau se retire ensuite au manoir familial de Sainte-Catherine-de-Fossambault, aujourd'hui Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, dans la région de la Capitale-Nationale, où il meurt en octobre 1943, à 31 ans. Sa disparition prématurée contribue à la dimension quasi légendaire qui entoure, dans l'histoire littéraire québécoise, son unique recueil et le silence qui l'a suivi.
Éditions ultérieures
Après la mort de l'auteur, Regards et jeux dans l'espace est repris dans plusieurs éditions, notamment chez Fides et chez Boréal. Ces éditions peuvent différer par leur contenu et leur appareil documentaire : certaines associent au recueil de 1937 l'ensemble posthume Les Solitudes, composé de poèmes inédits de Garneau, ou d'autres textes complémentaires.
Les données matérielles de l'édition originale (28 poèmes, 83 pages, 1 000 exemplaires) ne valent que pour la publication de 1937 et ne doivent pas être confondues avec celles des rééditions, dont la pagination et la composition varient.
L'œuvre poétique de Garneau a aussi fait l'objet d'éditions savantes, où le recueil publié par l'auteur est replacé dans l'ensemble de ses écrits, y compris les poèmes restés inédits, le journal et la correspondance. Le texte est également accessible en version numérique, notamment par la Bibliothèque numérique de TV5MONDE, et demeure disponible en librairie au Québec.
Postérité
Dans l'histoire littéraire du Québec, Regards et jeux dans l'espace est généralement présenté comme l'une des œuvres fondatrices de la poésie moderne. Il est souvent associé, dans les synthèses et les manuels, à la génération des poètes des années 1930 et 1940, aux côtés d'Alain Grandbois, d'Anne Hébert, cousine de Garneau, et de Rina Lasnier, qui ont contribué à renouveler les formes et les thèmes de la poésie canadienne-française.
Le recueil a suscité une abondante production critique. La revue Voix et Images lui consacre un dossier en 1994 et la revue Études françaises un autre en 2012, à l'occasion du centenaire de la naissance du poète. Les recherches portent notamment sur la composition du recueil, son rapport à l'espace et au regard, l'ironie, la quête de vérité et la place du livre dans l'œuvre plus vaste de Garneau, qui comprend le journal, la correspondance et les poèmes posthumes.
Les historiens de la littérature s'intéressent également à la distinction entre le texte, le livre et l'œuvre : le recueil publié en 1937 par l'auteur et l'œuvre reconstituée par les éditions posthumes ne se recouvrent pas entièrement, ce qui fait de Regards et jeux dans l'espace un cas d'étude dans l'histoire de l'édition littéraire au Québec. L'ouvrage figure régulièrement dans l'enseignement collégial et universitaire de la littérature québécoise.