Définition et cadre conceptuel
Au Québec, l'itinérance est définie comme un processus de précarité résidentielle et de désaffiliation sociale, et non comme la seule absence de logement. Cette conception, retenue par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) dans son cadre de référence L'itinérance au Québec et reprise dans la politique nationale Ensemble pour éviter la rue et en sortir, met l'accent sur les ruptures de liens familiaux, sociaux et institutionnels qui accompagnent la perte d'un domicile stable.
On distingue généralement plusieurs formes d'itinérance :
- l'itinérance visible, qui regroupe les personnes dormant dans l'espace public, dans des lieux impropres à l'habitation ou dans des ressources d'hébergement d'urgence ;
- l'itinérance cachée, qui touche des personnes hébergées temporairement chez des proches ou des connaissances, sans logement à elles ;
- les situations de risque d'itinérance, liées à la précarité financière, à la sortie d'une institution (centre hospitalier, établissement de détention, centre jeunesse) ou à une rupture de parcours.
La notion de marginalité élargit la question à des populations dont la trajectoire les éloigne des structures de soins conventionnelles : personnes vivant avec un trouble mental grave, personnes qui consomment des substances psychoactives, personnes en rupture avec le réseau de services. L'enjeu de l'accès aux soins tient au décalage entre ces trajectoires et le fonctionnement habituel du réseau de la santé et des services sociaux, fondé sur la prise de rendez-vous, l'inscription auprès d'un professionnel et la continuité administrative.
Ampleur du phénomène
La mesure de l'itinérance au Québec repose principalement sur des dénombrements ponctuels coordonnés par le MSSS, qui estiment le nombre de personnes en situation d'itinérance visible au cours d'une nuit donnée. Ces exercices ne mesurent pas l'itinérance cachée et ne correspondent pas au nombre total de personnes ayant vécu l'itinérance au cours d'une période plus longue.
Dénombrement du 15 avril 2025
Le dénombrement réalisé le 15 avril 2025 estime à 12 077 le nombre de personnes en situation d'itinérance visible dans les régions couvertes, soit une hausse de 20 % par rapport à l'exercice de 2022. Les résultats préliminaires ont été publiés par le MSSS sous le titre L'itinérance visible au Québec et son évolution.
Dénombrement du 11 octobre 2022
Le dénombrement du 11 octobre 2022 a fait l'objet d'un rapport du MSSS publié en 2024. Il constitue le point de comparaison de l'exercice de 2025.
| Exercice | Date | Personnes en itinérance visible |
|---|---|---|
| 2025 | 15 avril 2025 | 12 077 |
| 2022 | 11 octobre 2022 | base de la hausse de 20 % observée en 2025 |
Les comparaisons entre exercices doivent tenir compte des différences de saison, de territoire couvert et de méthode. Les données sur l'itinérance visible ne rendent pas compte de l'ensemble des expériences de précarité résidentielle, notamment chez les femmes, les jeunes et les personnes hébergées de façon temporaire, pour qui l'itinérance cachée est souvent évoquée.
Profil de santé et besoins
Les personnes en situation d'itinérance présentent fréquemment des besoins de santé complexes et simultanés. Selon le guide du MSSS consacré à l'accueil des personnes en situation d'itinérance dans les services d'urgence, parmi les personnes rencontrées lors d'un dénombrement :
| Indicateur | Proportion |
|---|---|
| Au moins une consultation à l'urgence durant l'année précédente | 64 % |
| Problème de santé mentale déclaré | 57 % |
| Trouble lié à la consommation de substances déclaré | 58 % |
Les problèmes de santé physique ainsi que les limitations cognitives ou physiques sont également fréquents. La coexistence de troubles mentaux, de dépendances et de maladies chroniques, souvent qualifiée de concomitance ou de cumul de vulnérabilités, complique le diagnostic, le traitement et le suivi.
Les conditions de vie propres à l'itinérance aggravent ces problèmes : exposition aux intempéries et au froid, insécurité alimentaire, manque de sommeil, violence, difficulté à conserver des médicaments ou à respecter une posologie, absence de lieu pour se rétablir après une intervention. Les plaies, les infections, les engelures et les complications de maladies chroniques non suivies figurent parmi les motifs de consultation documentés.
La santé publique considère par ailleurs l'itinérance comme un déterminant social de la santé. Le Programme national de santé publique 2025-2035 du MSSS s'inscrit dans cette perspective, qui lie l'état de santé aux conditions de logement, de revenu et d'inclusion sociale.
Obstacles à l'accès aux soins
Le MSSS relève plusieurs obstacles qui éloignent les personnes en situation d'itinérance des services réguliers.
Obstacles administratifs
L'absence de carte d'assurance maladie délivrée par la Régie de l'assurance maladie du Québec, souvent perdue, volée ou expirée, et l'absence de médecin de famille compliquent l'accès aux services de première ligne. Le renouvellement des documents exige une adresse, des pièces d'identité et des démarches difficiles à accomplir sans domicile stable.
L'urgence comme porte d'entrée
Faute d'autres options, l'urgence hospitalière devient fréquemment la seule porte d'entrée envisageable. Les soins y sont généralement ponctuels et centrés sur le problème aigu, sans prise en charge globale des besoins.
Consultations tardives et ruptures de continuité
Les consultations surviennent souvent à un stade avancé de la maladie. Le manque de continuité après une hospitalisation, notamment lorsque la personne retourne à la rue sans suivi organisé, nuit à la prévention et au rétablissement et favorise les réadmissions.
Obstacles relationnels et organisationnels
L'expérience de la stigmatisation, la méfiance envers les institutions, les exigences d'horaires et de rendez-vous ainsi que la fragmentation des services entre santé physique, santé mentale, dépendance et services sociaux constituent d'autres freins. Les intervenants du milieu insistent sur l'importance des ruptures de services et des difficultés administratives dans les parcours des personnes, au-delà de la seule question du logement.
Cadre politique et institutionnel
La lutte contre l'itinérance et l'adaptation des services de santé relèvent au Québec de plusieurs instruments gouvernementaux, sous la responsabilité principale du ministère de la Santé et des Services sociaux.
- Cadre de référence L'itinérance au Québec : document ministériel qui définit l'itinérance comme un processus et vise notamment à améliorer l'accès aux services de santé et aux services sociaux des personnes en situation d'itinérance ou à risque de l'être.
- Politique nationale de lutte à l'itinérance Ensemble pour éviter la rue et en sortir : politique gouvernementale qui reconnaît la santé et les services sociaux parmi les axes d'intervention prioritaires, aux côtés du logement, du revenu, de l'éducation et de la cohabitation sociale.
- Stratégie d'accès aux services de santé et aux services sociaux pour les personnes en situation d'itinérance ou à risque de le devenir : document ministériel qui reconnaît la nécessité d'adapter les services aux besoins des personnes et de mieux coordonner les interventions.
- Rôles et responsabilités du gouvernement du Québec : publication du MSSS parue en 2026 qui précise la répartition des responsabilités gouvernementales à l'égard de l'itinérance.
Depuis la création de Santé Québec, la prestation des services de santé et des services sociaux est confiée à cette société d'État, tandis que le MSSS conserve les responsabilités d'orientation, de planification et d'évaluation. Les directions régionales de santé publique, dont celle de Montréal, produisent des avis sur l'itinérance et la cohabitation sociale.
Les ordres professionnels et les organismes non gouvernementaux participent aussi à la réflexion. Le Collège des médecins du Québec a publié en septembre 2026 un rapport intitulé Itinérance : prévenir, soigner, accompagner, et Médecins du Monde Canada a présenté des recommandations sur la santé de proximité dans le cadre de consultations gouvernementales sur la santé mentale, l'itinérance et la dépendance.
Approches de proximité
Pour pallier les limites des structures conventionnelles, le réseau public et le milieu communautaire ont développé des approches de proximité visant à rejoindre les personnes dans leurs milieux de vie plutôt qu'à attendre qu'elles se présentent dans les établissements.
Selon Santé Québec, ces réponses comprennent :
- des équipes de proximité composées notamment d'infirmières, de travailleurs sociaux et d'autres intervenants, qui se déplacent dans la rue, les refuges et les lieux fréquentés par les personnes ;
- des cliniques installées dans des organismes communautaires, qui offrent des soins et du dépistage dans un cadre connu et moins intimidant ;
- des mécanismes d'orientation et d'accompagnement vers les services spécialisés en santé mentale, en dépendance ou en santé physique ;
- un soutien à l'accès au logement et à d'autres formes d'aide sociale.
Ces pratiques reposent sur la création d'un lien de confiance, la souplesse des modalités d'accès (sans rendez-vous, sans exigence préalable de carte d'assurance maladie pour le premier contact) et la coordination entre établissements publics et organismes communautaires. Santé Québec présente cette orientation comme une approche concertée et adaptée à chaque parcours.
Le MSSS a par ailleurs publié un guide à l'intention des services d'urgence, qui décrit le profil et les besoins particuliers des personnes en situation d'itinérance afin d'améliorer leur accueil, leur évaluation et la planification de leur sortie de l'hôpital.
Enjeux et débats
Plusieurs enjeux structurent les débats publics sur l'accès aux soins des personnes en situation d'itinérance au Québec.
- Mesure du phénomène : les dénombrements ponctuels documentent l'itinérance visible, mais leurs limites à l'égard de l'itinérance cachée et des trajectoires de longue durée font l'objet de discussions méthodologiques.
- Continuité des soins : la transition entre l'hôpital, les ressources d'hébergement et le retour dans la communauté demeure un point de fragilité reconnu par le MSSS.
- Concomitance des troubles : l'arrimage entre les services de santé mentale, de dépendance et de santé physique est présenté comme une condition d'efficacité des interventions.
- Cohabitation sociale : la présence accrue de personnes en situation d'itinérance dans l'espace public, notamment à Montréal, soulève des questions de cohabitation que la Direction régionale de santé publique de Montréal a abordées dans un mémoire publié en 2025.
- Coûts et prévention : des organismes comme Médecins du Monde Canada soulignent que le recours répété à l'urgence et aux hospitalisations entraîne des coûts élevés pour le système, et plaident pour un renforcement de la santé de proximité et de la prévention.
L'évolution des chiffres entre 2022 et 2025 et la réorganisation du réseau autour de Santé Québec placent cet enjeu parmi les préoccupations sociosanitaires récurrentes du Québec au milieu des années 2020.