Situation
La mine Jeffrey se trouve sur le territoire de la ville de Val-des-Sources, dans la municipalité régionale de comté des Sources, en Estrie. La ville a porté le nom d'Asbestos, mot anglais désignant l'amiante, jusqu'à son changement de nom en 2020 ; ce nom même témoignait de l'importance de la mine dans l'identité locale.
La fosse s'ouvre en bordure immédiate du noyau urbain. Au fil de l'agrandissement de l'exploitation, la carrière s'est étendue jusqu'à occuper une part importante du paysage municipal, et la cohabitation entre la ville et la mine a marqué l'aménagement du territoire pendant plus d'un siècle.
Sur le plan physiographique, le site appartient aux Appalaches, la province géologique qui occupe le sud du Québec, au sud-est du fleuve Saint-Laurent. Il fait partie d'un alignement de gisements de chrysotile du sud du Québec, avec ceux de la région de Thetford Mines, qui ont fait du Québec l'un des principaux producteurs d'amiante du monde au XXe siècle.
Contexte géologique
Le gisement Jeffrey est associé à des roches ultramafiques, principalement des péridotites et des dunites, fortement transformées en serpentinite. Ces roches appartiennent à la ceinture ophiolitique des Appalaches du sud du Québec, un ensemble interprété comme des fragments d'ancienne lithosphère océanique.
Une croûte océanique charriée
Une ophiolite est une séquence de roches formées au fond d'un océan (manteau supérieur, roches plutoniques, laves) puis soulevées et charriées sur la marge d'un continent lors d'une collision. Dans le sud du Québec, ces fragments témoignent de la fermeture de l'océan Iapetus, l'ancêtre de l'Atlantique, au cours de l'Ordovicien, lors de l'orogenèse taconienne. Les roches du manteau ainsi transportées ont été exposées à des fluides aqueux qui ont provoqué leur serpentinisation.
Roches du secteur
Un rapport géologique du ministère québécois responsable des mines situe le minerai dans une péridotite fortement serpentinisée, à proximité de métasédiments du Groupe de Caldwell. Le même document signale également la présence de roches intrusives et volcaniques dans le secteur de la mine. Les contacts entre le massif ultramafique et les roches sédimentaires métamorphisées sont généralement tectoniques, reflet du charriage subi par l'ensemble ophiolitique.
Minéralisation
Le minerai exploité est le chrysotile, une variété fibreuse de serpentine et la forme d'amiante la plus abondante sur le plan commercial. Le chrysotile se forme lors de la serpentinisation des roches ultramafiques : l'olivine et le pyroxène du manteau réagissent avec l'eau pour donner des minéraux du groupe de la serpentine.
Dans les gisements du sud du Québec, le chrysotile se présente surtout en veinules recoupant la serpentinite. Les fibres y sont le plus souvent disposées perpendiculairement aux épontes des veines, ce qu'on appelle des fibres transversales, dont la longueur dépend de l'épaisseur de la veinule. La qualité et la teneur du minerai, c'est-à-dire la proportion de fibre récupérable dans la roche, déterminaient la rentabilité de l'exploitation.
Le gisement Jeffrey se caractérise par un volume de roche minéralisée considérable, qui a permis une extraction à grande échelle pendant plus d'un siècle. Le minerai était abattu, puis concassé et traité en usine pour séparer les fibres de la roche stérile, laquelle était accumulée en haldes autour de la fosse.
Minéralogie
Au-delà de son intérêt économique, la mine Jeffrey est une localité reconnue des collectionneurs et des minéralogistes. Une partie de cette renommée tient aux rodingites, des roches riches en calcium qui se forment au contact des serpentinites, par métasomatose de roches intrusives ou encaissantes.
Les espèces les plus réputées du site sont :
- le grossulaire, un grenat calcique, présent en cristaux aux teintes variées ;
- la vésuvianite, recherchée pour ses cristaux bien formés ;
- le diopside et d'autres silicates calciques typiques des rodingites ;
- le chrysotile lui-même, ainsi que d'autres minéraux du groupe de la serpentine.
Les bases de données minéralogiques recensent une grande diversité d'espèces pour cette localité. Les spécimens provenant de la mine figurent dans des collections muséales et privées, et contribuent à la réputation minéralogique des Appalaches québécoises.
La valeur scientifique du site se distingue ainsi de son ancienne fonction de producteur de fibre : les affleurements de la fosse offrent une coupe exceptionnelle dans une ophiolite serpentinisée et dans les roches métasomatiques qui l'accompagnent.
Histoire de l'exploitation
Le gisement est connu depuis la fin du XIXe siècle. Les sources situent la découverte ou le début des travaux en 1879 ou en 1881 ; un rapport historique du ministère indique que le gisement a été exploité à partir de 1881. La mine porte le nom de William H. Jeffrey, à qui l'on attribue la mise en valeur du gisement.
L'exploitation s'est faite surtout à ciel ouvert, la fosse s'élargissant et s'approfondissant au fil des décennies, mais des méthodes souterraines ont aussi été employées. Au XXe siècle, la mine est passée sous le contrôle de la société américaine Johns-Manville, qui en a fait l'une des plus importantes exploitations de chrysotile au monde.
Grève de l'amiante
En 1949, les travailleurs de la mine d'Asbestos ont déclenché la grève de l'amiante, un conflit de travail qui a opposé les syndicats à l'employeur et au gouvernement de Maurice Duplessis. Cet épisode est considéré comme un moment marquant de l'histoire sociale du Québec.
Déclin
À partir des années 1970 et 1980, la reconnaissance des risques sanitaires liés à l'inhalation des fibres d'amiante a entraîné des restrictions et des interdictions dans de nombreux pays. La demande mondiale a fortement reculé, et l'industrie québécoise du chrysotile s'est contractée.
Fermeture et héritage
L'exploitation de la mine Jeffrey a cessé en 2012. Un projet de relance fondé sur une exploitation souterraine n'a pas abouti, et la fermeture a mis fin à plus de 130 ans d'activité minière continue ou quasi continue sur le site.
La fosse et les haldes demeurent des éléments majeurs du paysage de Val-des-Sources. Des projets de reconversion ont été évoqués depuis la fin de l'exploitation, notamment autour de la valorisation des résidus miniers, riches en magnésium.
Le site conserve un intérêt scientifique durable : il constitue une fenêtre sur la structure interne des ophiolites appalachiennes et sur les processus de serpentinisation, et il reste une localité de référence pour plusieurs espèces minérales. Le changement de nom de la ville, d'Asbestos à Val-des-Sources en 2020, illustre la volonté de la collectivité de se détacher de l'image de l'amiante tout en conservant la mémoire de son histoire minière.