Appellation et définition
L'expression « Canadiens français » désigne historiquement les francophones du Canada, en particulier la population francophone du Québec, descendante pour l'essentiel des colons établis dans la vallée du Saint-Laurent aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle ne se confond pas avec une identité strictement québécoise : elle englobe aussi les communautés francophones issues de cette population et installées en Ontario, dans l'Ouest canadien ou aux États-Unis.
Trois appellations se succèdent et se chevauchent :
- Canadiens : sous le régime français, le terme désigne les habitants nés dans la colonie, par opposition aux Français de passage ;
- Canadiens français : au XIXe siècle, alors que les colons britanniques s'approprient à leur tour le nom de « Canadiens », le qualificatif « français » sert à distinguer la population francophone des Canadiens anglais ;
- Québécois : à partir du milieu du XXe siècle, l'identification au territoire politique du Québec gagne du terrain chez les francophones de la province.
Les Acadiens, issus d'une colonisation distincte dans les Maritimes, forment un peuple à part, même s'ils ont été parfois associés au « Canada français » dans le discours national. L'expression recouvre selon les contextes une identité linguistique, culturelle, religieuse, politique ou une ascendance, ce qui explique la diversité de ses usages et des interprétations historiographiques.
Origines en Nouvelle-France
La population canadienne-française tire son origine de la colonie du Canada, fondée avec l'établissement de Québec par Samuel de Champlain en 1608, puis développée avec Trois-Rivières (1634) et Montréal (1642). L'immigration française demeure modeste : quelques milliers de pionniers, venus principalement de l'ouest et du nord de la France, font souche dans la vallée du Saint-Laurent. L'arrivée des Filles du roi, entre 1663 et 1673, contribue à équilibrer la population et à favoriser la formation de familles.
La croissance démographique repose surtout sur une natalité élevée. La société s'organise autour du régime seigneurial, de la paroisse catholique et de la Coutume de Paris. Le contact avec les peuples autochtones, la traite des fourrures et l'isolement relatif de la colonie favorisent l'apparition d'une identité propre : dès la fin du régime français, les habitants nés au pays se désignent comme « Canadiens ».
Sur le plan linguistique, la colonie connaît une unification précoce autour du français parlé à Paris et dans les provinces du nord de la France, ce que relèvent les historiens de la langue. Ce français commun, transmis de génération en génération, devient l'un des principaux marqueurs de l'identité canadienne-française.
Sous le régime britannique (1760-1867)
La capitulation de Montréal en 1760 et le traité de Paris de 1763 font passer le Canada sous la souveraineté britannique. Après la Proclamation royale de 1763, l'Acte de Québec de 1774 rétablit les lois civiles françaises et reconnaît la pratique de la religion catholique, ce qui permet à la société issue de la Nouvelle-France de conserver ses institutions.
L'Acte constitutionnel de 1791 crée le Bas-Canada, doté d'une chambre d'assemblée élue où les représentants francophones sont majoritaires. Le Parti canadien, appuyé par le journal Le Canadien fondé en 1806, puis le Parti patriote, dirigé notamment par Louis-Joseph Papineau, réclament un contrôle accru de l'Assemblée sur les finances et le gouvernement. Les 92 Résolutions de 1834 résument ces revendications.
Le rejet de celles-ci mène aux Rébellions de 1837-1838. Le Parti patriote se compose principalement, mais non exclusivement, de Canadiens français. Leur interprétation varie selon les historiens : lutte pour des réformes démocratiques ou mouvement de protestation nationale. La répression qui suit est sévère.
Le rapport de lord Durham (1839) recommande l'union des deux Canadas et l'assimilation progressive des francophones. L'Acte d'Union entre en vigueur en 1841. L'alliance de réformistes francophones et anglophones, menée par Louis-Hippolyte La Fontaine et Robert Baldwin, conduit toutefois à l'obtention du gouvernement responsable en 1848. C'est au cours de cette période que l'appellation « Canadiens français » se répand, et que l'historien François-Xavier Garneau publie son Histoire du Canada.
Le Canada français dans la Confédération (1867-1960)
La Confédération de 1867 crée la province de Québec, seule province à majorité francophone, dotée de compétences en matière d'éducation et de droit civil. Pour de nombreux Canadiens français, elle constitue un cadre de protection, mais plusieurs crises révèlent les limites de leur place au sein du Canada :
- la pendaison de Louis Riel en 1885 suscite une vive indignation au Québec et contribue à l'arrivée au pouvoir d'Honoré Mercier ;
- l'abolition des écoles confessionnelles et du statut officiel du français au Manitoba en 1890 ;
- le Règlement 17 adopté en Ontario en 1912, qui restreint l'enseignement en français ;
- les crises de la conscription de 1917 et de 1944.
Ces conflits nourrissent le nationalisme canadien-français, porté notamment par Henri Bourassa, fondateur du journal Le Devoir en 1910, et par l'historien et prêtre Lionel Groulx. La conception dominante de la nation est alors culturelle et religieuse : elle s'étend à l'ensemble des francophones catholiques d'Amérique du Nord, au-delà des frontières du Québec.
L'Église catholique occupe une place centrale dans la vie sociale, l'éducation, la santé et l'assistance, en particulier depuis l'essor de l'ultramontanisme au milieu du XIXe siècle. Parallèlement, l'industrialisation et l'urbanisation transforment profondément la société au tournant du XXe siècle.
Migrations et diaspora
La pression démographique sur les terres de la vallée du Saint-Laurent pousse de nombreux Canadiens français à quitter les vieilles paroisses à partir du milieu du XIXe siècle. Plusieurs mouvements migratoires en résultent.
Nouvelle-Angleterre
De 1840 à 1930 environ, un grand nombre de Canadiens français s'établissent dans les villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre, attirés par le travail dans les filatures. Ils y forment des « Petits Canadas » dotés de paroisses, d'écoles et de journaux de langue française, à l'origine de la communauté franco-américaine.
Colonisation intérieure
Pour freiner cet exode, le clergé et les élites encouragent la colonisation de nouvelles régions du Québec, comme les Laurentides, le Saguenay–Lac-Saint-Jean, l'Abitibi-Témiscamingue ou le Témiscouata. Le curé Antoine Labelle est l'une des figures associées à ce mouvement.
Ontario et Ouest canadien
D'autres migrants s'installent dans l'est et le nord de l'Ontario ainsi que dans les Prairies, où ils rejoignent les communautés francophones et métisses déjà présentes. Ces groupes sont à l'origine des Franco-Ontariens, Franco-Manitobains, Fransaskois et Franco-Albertains.
Cette dispersion explique que l'identité canadienne-française ait longtemps dépassé les frontières du Québec, appuyée sur des réseaux d'institutions et de solidarités communs.
Institutions et survivance
Du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe siècle, la pensée nationale canadienne-française s'articule autour de la notion de survivance : il s'agit d'assurer la pérennité de la langue française, de la foi catholique et des traditions dans un continent majoritairement anglophone et protestant.
Plusieurs institutions incarnent cette solidarité :
- la Société Saint-Jean-Baptiste, fondée à Montréal en 1834 par Ludger Duvernay, qui fait du 24 juin la fête des Canadiens français ;
- les paroisses, les communautés religieuses et les collèges classiques, qui encadrent l'éducation des élites ;
- les caisses populaires, dont la première est fondée à Lévis par Alphonse Desjardins en 1900 ;
- l'Ordre de Jacques-Cartier, société discrète fondée à Ottawa en 1926 pour défendre les intérêts canadiens-français dans l'administration et la vie publique ;
- les congrès de la langue française, dont le premier se tient à Québec en 1912.
Le chant Ô Canada, composé par Calixa Lavallée sur des paroles d'Adolphe-Basile Routhier, est créé à Québec le 24 juin 1880 à l'occasion d'une Convention nationale des Canadiens français. Ces institutions donnent au « Canada français » une réalité organisationnelle qui relie le Québec aux minorités francophones des autres provinces et des États-Unis.
Du Canadien français au Québécois
Au cours du XXe siècle, l'identification au territoire du Québec gagne progressivement en importance chez les francophones de la province. Une étude de journaux québécois publiés de 1944 à 1970 montre que la remise en question de l'appellation « Canadien français » est perceptible avant la Révolution tranquille, et que l'usage de « Québécois » s'installe nettement à son approche.
La Révolution tranquille, amorcée en 1960, constitue un moment déterminant de cette transformation. Le développement de l'État québécois, la laïcisation de l'éducation et des services sociaux ainsi que la redéfinition du projet national, désormais centré sur les institutions politiques du Québec, favorisent l'émergence d'une identité québécoise liée au territoire plutôt qu'à l'ascendance ou à la religion.
Les États généraux du Canada français, tenus de 1966 à 1969, illustrent ce tournant : la majorité des délégués québécois y affirment le droit du Québec à l'autodétermination, ce qui marque une rupture avec les représentants des minorités francophones des autres provinces. Ces derniers développent dès lors des identités propres, franco-ontarienne, franco-manitobaine ou fransaskoise, notamment.
Les historiens soulignent que ce passage ne se réduit pas à une rupture instantanée. Il s'inscrit dans une évolution longue, et l'appellation « Canadien français » continue d'être employée, notamment dans les études historiques, généalogiques et démographiques.
Mémoire et usages contemporains
Aujourd'hui, au Québec, le terme « Québécois » s'est largement imposé pour désigner l'ensemble des citoyens de la province, au sens civique, tandis que « Canadiens français » renvoie surtout à une réalité historique ou à une ascendance. La fête de la Saint-Jean-Baptiste, longtemps célébrée comme fête des Canadiens français, est devenue la Fête nationale du Québec.
Hors du Québec, l'héritage canadien-français demeure présent dans les communautés francophones de l'Ontario et de l'Ouest canadien, ainsi que chez les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre, où il est souvent entretenu par des sociétés historiques et généalogiques.
La mémoire canadienne-française se manifeste notamment par :
- la toponymie de nombreuses localités issues de la colonisation et des paroisses ;
- les recherches généalogiques, facilitées par la richesse des registres paroissiaux tenus depuis le XVIIe siècle ;
- les débats historiographiques sur la Conquête, les Rébellions de 1837-1838 et la Révolution tranquille ;
- les réflexions sur le rapport entre identité ethnique, identité linguistique et identité civique au Québec.
Les travaux publiés notamment dans Recherches sociographiques et la Revue d'histoire de l'Amérique française étudient la manière dont les francophones du Saint-Laurent se sont successivement nommés, et la façon dont ces appellations reflètent l'évolution de leur rapport au territoire, à l'État et au Canada.