Contexte
L'Acte constitutionnel de 1791 crée le Bas-Canada et le dote d'une Chambre d'assemblée élue. Le pouvoir réel demeure toutefois entre les mains du gouverneur, nommé par Londres, et de deux conseils non élus : le Conseil législatif, qui peut bloquer les lois votées par l'Assemblée, et le Conseil exécutif, qui n'est pas responsable devant les élus. Ces conseils sont dominés par une élite majoritairement britannique, souvent désignée sous le nom de « clique du Château ».
Au cours des premières décennies du XIXe siècle, le Parti canadien, devenu le Parti patriote, majoritaire à l'Assemblée, conteste cette organisation. Sous la direction de Louis-Joseph Papineau, président de la Chambre, il réclame notamment l'électivité du Conseil législatif, la responsabilité de l'exécutif devant les élus et le contrôle par l'Assemblée de l'ensemble des revenus publics. La question des subsides, c'est-à-dire du vote des crédits destinés à payer les fonctionnaires, devient le principal terrain d'affrontement.
À ces enjeux constitutionnels s'ajoutent des facteurs économiques et sociaux. Les années 1830 sont marquées par une crise agricole dans les seigneuries de la vallée du Saint-Laurent, par l'arrivée massive d'immigrants britanniques et par des épidémies de choléra, notamment en 1832. Les tensions entre francophones et anglophones, ainsi qu'entre réformistes et partisans de l'ordre colonial, s'en trouvent aggravées.
Montée des tensions (1834-1837)
Les 92 Résolutions
En février 1834, l'Assemblée adopte les 92 Résolutions, un long exposé des griefs du Parti patriote adressé au Parlement britannique. Elles réclament entre autres un Conseil législatif électif, un gouvernement responsable devant les représentants du peuple et le contrôle des finances publiques par l'Assemblée. Aux élections de la même année, le Parti patriote obtient une large majorité.
Les résolutions Russell
En mars 1837, le Parlement de Londres adopte les résolutions Russell, du nom du ministre lord John Russell. Elles rejettent les principales revendications patriotes et autorisent le gouverneur à puiser dans les fonds publics sans l'accord de l'Assemblée. Cette décision est perçue comme une fin de non-recevoir.
Les assemblées populaires
Au printemps et à l'été 1837, les Patriotes organisent une série d'assemblées publiques, dont celle de Saint-Ours en mai. Ils prônent le boycottage des produits britanniques importés et l'achat de biens fabriqués localement. L'assemblée des Six-Comtés, tenue à Saint-Charles-sur-Richelieu les 23 et 24 octobre 1837, marque une radicalisation du mouvement. Le même mois, l'évêque de Montréal, Mgr Jean-Jacques Lartigue, publie un mandement condamnant la révolte contre l'autorité établie.
À Montréal, des affrontements opposent en novembre l'association des Fils de la Liberté, proche des Patriotes, au Doric Club, formé de loyalistes. Les autorités émettent alors des mandats d'arrêt contre plusieurs chefs patriotes, dont Papineau, qui quitte la ville pour la vallée du Richelieu.
Insurrection de 1837
Les combats débutent en novembre 1837, lorsque les troupes britanniques tentent d'exécuter les mandats d'arrêt dans la vallée du Richelieu.
| Date | Lieu | Issue |
|---|---|---|
| 23 novembre 1837 | Saint-Denis | Victoire patriote |
| 25 novembre 1837 | Saint-Charles | Défaite patriote |
| 14 décembre 1837 | Saint-Eustache | Défaite patriote |
Saint-Denis et Saint-Charles
À Saint-Denis, les Patriotes dirigés par le docteur Wolfred Nelson repoussent les troupes du colonel Charles Gore. Cette victoire reste sans lendemain : deux jours plus tard, à Saint-Charles, les insurgés commandés par Thomas Storrow Brown sont défaits par les forces du lieutenant-colonel George Augustus Wetherall. Papineau et plusieurs dirigeants gagnent les États-Unis. La loi martiale est proclamée dans le district de Montréal au début de décembre.
Saint-Eustache et Saint-Benoît
Dans le comté des Deux-Montagnes, au nord de Montréal, les insurgés se retranchent à Saint-Eustache. Le 14 décembre 1837, l'armée commandée par sir John Colborne prend le village d'assaut ; le docteur Jean-Olivier Chénier est tué lors des combats, et l'église où se sont réfugiés de nombreux Patriotes est incendiée. Le village voisin de Saint-Benoît est ensuite livré aux flammes par les troupes et des volontaires loyalistes.
Au Haut-Canada
Un soulèvement parallèle a lieu au Haut-Canada, dans l'actuel Ontario. En décembre 1837, les réformistes radicaux de William Lyon Mackenzie tentent de s'emparer de Toronto, mais sont dispersés près de la taverne Montgomery.
Insurrection de 1838
Au début de 1838, le gouvernement britannique suspend la constitution du Bas-Canada. La colonie est désormais administrée par le gouverneur assisté d'un Conseil spécial nommé.
Les Patriotes réfugiés aux États-Unis préparent une nouvelle insurrection. Le 28 février 1838, Robert Nelson, frère de Wolfred Nelson, proclame près de la frontière une déclaration d'indépendance du Bas-Canada. Celle-ci prévoit notamment l'instauration d'une république, la séparation de l'Église et de l'État, l'abolition du régime seigneurial et l'égalité des droits pour les Autochtones. Une première incursion échoue toutefois rapidement.
Au cours de 1838, les insurgés s'organisent au sein d'une société secrète, les Frères chasseurs, implantée dans plusieurs paroisses au sud et au sud-ouest de Montréal. Le soulèvement éclate au début de novembre 1838. Des affrontements ont lieu notamment à Lacolle, à Beauharnois, à Châteauguay et à Odelltown, près de la frontière américaine. La défaite des Patriotes à Odelltown, le 9 novembre 1838, met fin à l'insurrection. Comme l'année précédente, la répression militaire s'accompagne de l'incendie de fermes et de villages dans les secteurs touchés.
La seconde insurrection se distingue de la première par son caractère plus ouvertement républicain et indépendantiste, ainsi que par une organisation conçue en partie depuis le territoire américain.
Répression
La répression qui suit les deux soulèvements est importante. Des centaines de personnes sont arrêtées et emprisonnées, notamment à la prison du Pied-du-Courant, à Montréal.
Après 1837
Le gouverneur général lord Durham, arrivé dans la colonie en 1838, choisit d'éviter des procès devant jury. Par une ordonnance de juin 1838, il fait exiler aux Bermudes huit chefs patriotes, dont Wolfred Nelson, et interdit le retour au pays de plusieurs dirigeants réfugiés aux États-Unis, dont Papineau. Ses décisions, désavouées à Londres pour leur caractère illégal, entraînent sa démission ; il quitte le Canada à l'automne 1838.
Après 1838
À la suite de la seconde insurrection, les accusés sont jugés par des cours martiales sous l'autorité de sir John Colborne. Une centaine d'entre eux sont traduits devant ces tribunaux et la plupart sont condamnés à mort. Douze sont pendus entre décembre 1838 et février 1839 devant la prison du Pied-du-Courant, parmi lesquels Joseph-Narcisse Cardinal, Joseph Duquet et François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier, exécuté le 15 février 1839. Cinquante-huit condamnés sont déportés en Australie, dans la colonie pénitentiaire de la Nouvelle-Galles du Sud. La plupart d'entre eux reviennent au pays au cours des années 1840.
Les fonds de Bibliothèque et Archives nationales du Québec conservent de nombreuses pièces judiciaires et administratives relatives à ces événements, dont des documents sur les personnes accusées, qui constituent aujourd'hui une ressource importante pour l'histoire et la généalogie.
Rapport Durham et Acte d'Union
Chargé par Londres d'enquêter sur les causes des troubles, lord Durham remet son rapport au début de 1839. Il y interprète le conflit bas-canadien comme une lutte entre deux peuples, qu'il décrit comme « deux nations en guerre au sein d'un même État ».
Le rapport recommande notamment :
- l'union du Haut et du Bas-Canada en une seule colonie, de façon à placer les Canadiens français en minorité ;
- l'assimilation progressive des Canadiens français à la population de langue anglaise ;
- l'octroi, dans un cadre colonial, d'une forme de gouvernement responsable pour les affaires internes.
Le gouvernement britannique retient l'union, mais non le gouvernement responsable dans l'immédiat. L'Acte d'Union, adopté en 1840 et entré en vigueur en 1841, crée la Province du Canada. Le Bas-Canada devient le Canada-Est et le Haut-Canada, le Canada-Ouest. Chaque section obtient un nombre égal de députés malgré une population plus nombreuse au Canada-Est, la dette du Haut-Canada est assumée par la nouvelle province et l'anglais devient la seule langue officielle des documents parlementaires.
Le gouvernement responsable est finalement reconnu en 1848, sous l'impulsion des réformistes Louis-Hippolyte La Fontaine et Robert Baldwin. En 1849, l'adoption d'une loi indemnisant les victimes de pertes subies pendant les rébellions provoque une émeute à Montréal, au cours de laquelle l'édifice du Parlement est incendié.
Mémoire et historiographie
Les rébellions occupent une place centrale dans la mémoire collective québécoise. Les termes « rébellions », « insurrections » et « troubles » sont employés pour les désigner, et l'interprétation des événements a varié selon les époques. Les historiens ont successivement mis l'accent sur leur dimension nationale, sur leurs causes économiques et sociales, notamment la crise agricole, ou sur leur inscription dans le mouvement républicain et libéral qui traverse l'Atlantique à la même période. D'autres travaux, dont des études de géographie historique, ont analysé la répartition des foyers insurrectionnels et le profil social des participants.
Plusieurs lieux commémorent ces événements, notamment à Saint-Denis-sur-Richelieu, à Saint-Charles-sur-Richelieu, à Saint-Eustache et à Montréal, où un monument aux Patriotes s'élève près de l'ancienne prison du Pied-du-Courant. La figure de Chevalier de Lorimier, dont le testament politique rédigé à la veille de son exécution est souvent cité, et celle de Louis-Joseph Papineau sont devenues emblématiques.
Instituée en 2002 par le gouvernement du Québec, la Journée nationale des patriotes est un jour férié fixé au lundi qui précède le 25 mai, afin de rendre hommage aux Patriotes et à leur lutte pour la reconnaissance nationale, la liberté politique et l'établissement d'un gouvernement démocratique.

