Origines et première vague (jusqu'en 1914)
La présence italienne au Québec est ancienne, mais elle demeure longtemps très modeste : le recensement de 1871 dénombre 95 personnes d'origine italienne dans la province. Il s'agit alors surtout d'artisans, de musiciens, de commerçants et de quelques professionnels installés dans les villes.
La situation change à la fin du XIXe siècle. Comme d'autres pays d'Europe méridionale, l'Italie connaît une émigration massive, et une partie de ce mouvement se dirige vers l'Amérique du Nord. À Montréal, les nouveaux venus sont en grande partie de jeunes hommes d'origine rurale, recrutés pour des travaux saisonniers : construction de chemins de fer, terrassement, travaux portuaires et chantiers urbains. Ce recrutement passe souvent par des intermédiaires, les padroni, qui organisent le placement de la main-d'œuvre et dont les pratiques suscitent des abus et des enquêtes publiques au début du XXe siècle.
Au fil des ans, une partie de ces travailleurs temporaires s'établit de façon permanente et fait venir sa famille. Des noyaux résidentiels se forment, d'abord dans les quartiers ouvriers proches du centre et du port, puis plus au nord de l'île de Montréal. L'Église catholique joue un rôle structurant : la paroisse Notre-Dame-du-Mont-Carmel est fondée au début du XXe siècle pour desservir les fidèles italiens, suivie de Notre-Dame-de-la-Défense, au cœur de ce qui deviendra la Petite Italie.
Cette première vague prend fin avec la Première Guerre mondiale, qui interrompt en grande partie les déplacements transatlantiques.
Entre-deux-guerres et Seconde Guerre mondiale
Entre les deux guerres, l'immigration italienne se poursuit à un rythme plus lent, freinée par les restrictions canadiennes à l'immigration et par la crise économique des années 1930. La communauté montréalaise se consolide néanmoins autour de ses paroisses, de ses commerces et de ses associations. Le marché Jean-Talon, ouvert dans les années 1930 à proximité de la Petite Italie, devient un lieu d'échanges important pour les familles italiennes du quartier.
La période est aussi marquée par l'influence du régime fasciste italien, qui cherche à encadrer les communautés émigrées par des consulats, des associations et des activités culturelles. La Casa d'Italia, inaugurée à Montréal dans les années 1930, s'inscrit dans ce contexte. L'église Notre-Dame-de-la-Défense conserve une fresque de l'artiste Guido Nincheri, réalisée au début des années 1930, où figure Benito Mussolini ; l'œuvre est devenue un témoin souvent évoqué de cette époque.
L'entrée en guerre de l'Italie aux côtés de l'Allemagne, en juin 1940, a des conséquences directes au Canada. Le gouvernement fédéral, en vertu des mesures de guerre, déclare « ennemis étrangers » de nombreux Italo-Canadiens, impose l'enregistrement de milliers de personnes et fait interner plusieurs centaines d'hommes, dont de nombreux Montréalais, notamment au camp de Petawawa, en Ontario. Ces internements, décidés sans procès, laissent une trace durable dans la mémoire collective de la communauté. Le gouvernement du Canada présente des excuses officielles à la Chambre des communes en mai 2021.
Immigration d'après-guerre (1946-1970)
Après 1946, l'immigration italienne reprend avec une ampleur inédite. Entre 1946 et 1961, plus de 77 000 personnes immigrent au Québec depuis l'Italie, et la majorité s'établit dans la région de Montréal. Ces migrants viennent notamment des régions rurales du sud de la péninsule et de ses îles, touchées par la pauvreté et les destructions de la guerre.
Le parrainage familial joue un rôle central : les immigrants déjà installés font venir parents, conjoints et membres de leur village d'origine, ce qui favorise la formation de réseaux régionaux denses à Montréal. Les nouveaux arrivants trouvent du travail dans la construction, alors en pleine expansion, ainsi que dans l'industrie manufacturière, le commerce et les services. Plusieurs fondent de petites entreprises, notamment dans le bâtiment, l'alimentation et la restauration.
Cette période transforme le paysage urbain. La Petite Italie se densifie, tandis que des familles s'installent dans de nouvelles banlieues de l'île. Goose Village, quartier ouvrier situé près du pont Victoria qui avait accueilli des immigrants italiens, disparaît au début des années 1960, lors des réaménagements liés aux grands projets de la décennie.
À partir de la fin des années 1960, le flux d'immigration italienne diminue nettement, en raison de l'amélioration de la situation économique en Italie et des changements de la politique canadienne d'immigration. La croissance de la communauté repose dès lors principalement sur les naissances au Québec.
Langue d'enseignement et crise de Saint-Léonard
Dans les années 1950 et 1960, une forte proportion des enfants d'immigrants italiens est scolarisée en anglais, dans le réseau catholique anglophone. Pour de nombreuses familles, l'anglais apparaît alors comme la langue de la mobilité sociale en Amérique du Nord, même si beaucoup d'entre elles parlent aussi le français au quotidien.
La question devient un enjeu politique majeur à Saint-Léonard, municipalité de l'est de l'île de Montréal où la population d'origine italienne est nombreuse. En 1968, la commission scolaire locale met fin aux classes bilingues et décide d'imposer l'enseignement en français aux nouveaux élèves. La décision provoque une mobilisation de parents italo-québécois, attachés au libre choix de la langue d'enseignement, et de militants francophones favorables à l'intégration scolaire des immigrants en français. Les tensions culminent en 1969 par des affrontements dans les rues de Saint-Léonard.
La crise a des répercussions dans l'ensemble du Québec. Elle contribue à porter la langue de scolarisation au centre du débat public et s'inscrit dans la séquence législative qui comprend :
- la Loi pour promouvoir la langue française au Québec (loi 63), en 1969 ;
- la Loi sur la langue officielle (loi 22), en 1974 ;
- la Charte de la langue française (loi 101), adoptée en 1977, qui oriente les enfants d'immigrants vers l'école française.
L'épisode demeure l'un des moments les plus étudiés de l'histoire des relations entre la majorité francophone et les communautés issues de l'immigration.
Géographie et vie communautaire
La communauté italienne est d'abord montréalaise. Après les premiers établissements près du centre et du port, le centre de gravité se déplace vers le nord de l'île. La Petite Italie, dans l'arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie, autour de l'église Notre-Dame-de-la-Défense et du marché Jean-Talon, demeure un pôle symbolique et commercial. À partir des années 1960, une part importante de la population s'installe à Saint-Léonard, puis à Montréal-Nord, à Rivière-des-Prairies, à LaSalle et à Laval.
La vie communautaire s'organise autour de plusieurs types d'institutions :
- les paroisses catholiques, longtemps centrales dans l'accueil des immigrants, la vie sociale et la transmission de la langue ;
- les associations régionales, qui regroupent les originaires d'une même région ou d'un même village d'Italie ;
- les organismes communautaires et culturels, dont la Casa d'Italia, aujourd'hui consacrée à l'histoire et au patrimoine de la communauté ;
- les médias de langue italienne, journaux et émissions de radio ;
- les événements publics, comme la Semaine italienne de Montréal, tenue chaque été dans la Petite Italie.
La contribution économique de la communauté est particulièrement visible dans la construction, la transformation alimentaire, le commerce de détail et la restauration, secteurs dans lesquels de nombreuses entreprises familiales ont été fondées.
Langues et identités
La communauté n'a jamais été homogène. Les régions d'origine, les dialectes, les parcours migratoires et les générations y introduisent de fortes différences. Les immigrants de l'après-guerre parlaient souvent un dialecte régional plutôt que l'italien standard, que plusieurs ont appris ou perfectionné au Québec, notamment par l'école, l'Église et les médias.
À Montréal, le contact entre plusieurs langues a produit des pratiques linguistiques particulières. Des locuteurs ont développé un parler mêlant le français, l'anglais, l'italien et des dialectes du sud de l'Italie, que des chercheurs ont étudié à partir d'entretiens et de questionnaires. Le trilinguisme français-anglais-italien est caractéristique de nombreuses familles.
Depuis l'adoption de la Charte de la langue française, les générations nées au Québec sont scolarisées majoritairement en français, ce qui a modifié les usages linguistiques de la communauté. Des travaux en psychologie interculturelle se sont penchés sur les orientations d'acculturation des Québécois d'origine italienne, c'est-à-dire sur la manière dont ils combinent attachement à l'héritage italien et participation à la société québécoise.
Les représentations de la communauté dans l'espace public ont aussi évolué au cours du XXe siècle et du début du XXIe siècle. Des recherches historiques ont analysé les stéréotypes associés aux Italiens au Québec depuis 1900, en les comparant à ceux visant d'autres groupes issus de l'immigration, notamment la communauté haïtienne.
Démographie
Les données démographiques sur la communauté italienne proviennent principalement des recensements canadiens. Elles distinguent plusieurs catégories qu'il importe de ne pas confondre : l'origine ethnique déclarée (totale ou partielle), le lieu de naissance et la langue maternelle.
Repères chronologiques
| Année | Indicateur | Donnée |
|---|---|---|
| 2016 | Résidents du Québec déclarant une origine italienne, totale ou partielle | 326 700 |
| 2016 | Résidents du Québec nés en Italie | 51 025 |
| 1946-1961 | Immigrants arrivés au Québec depuis l'Italie | plus de 77 000 |
| 1871 | Personnes d'origine italienne au Québec | 95 |
Tendances
L'écart entre le nombre de personnes d'origine italienne et le nombre de personnes nées en Italie, en 2016, reflète le vieillissement de la génération immigrée de l'après-guerre et le poids croissant des deuxième, troisième et quatrième générations nées au Québec. La déclaration d'une origine partielle, de plus en plus fréquente avec les unions mixtes, contribue également au nombre élevé de Québécois se réclamant d'une ascendance italienne.
La communauté reste concentrée dans la région métropolitaine de Montréal, en particulier dans l'est et le nord de l'île ainsi qu'à Laval, et compte parmi les plus importantes communautés d'origine européenne non française et non britannique au Québec.