Fondation et charte
Au milieu des années 1620, la présence française dans la vallée du Saint-Laurent se réduit à quelques dizaines de personnes, regroupées pour l'essentiel autour de l'habitation de Québec fondée par Samuel de Champlain en 1608. Les compagnies de marchands qui détiennent alors le monopole de la traite se soucient peu du peuplement. Le cardinal de Richelieu, devenu grand maître, chef et surintendant général de la navigation et du commerce de France, souhaite renforcer la présence française outre-mer. Il révoque le monopole accordé aux marchands et crée en 1627 une nouvelle société, la Compagnie de la Nouvelle-France, plus connue sous le nom de Compagnie des Cent-Associés.
L'acte constitutif accorde à la compagnie la propriété du territoire de la Nouvelle-France, y compris le fort et l'habitation de Québec. La compagnie reçoit ce territoire en toute justice et seigneurie. Elle obtient aussi le monopole perpétuel de la traite des fourrures et, pour une durée limitée, celui des autres activités commerciales. La pêche de la morue et de la baleine demeure ouverte à tous les Français.
En échange de ces privilèges, la compagnie prend plusieurs engagements :
- établir 4 000 colons dans la colonie en quinze ans ;
- ne recruter que des colons français et catholiques ;
- loger et nourrir les nouveaux arrivants pendant leurs premières années, puis leur concéder des terres ;
- assurer l'entretien de prêtres pour la mission auprès des colons et des peuples autochtones.
Organisation et membres
Comme son nom l'indique, la compagnie réunit une centaine d'associés. Chacun d'eux apporte une mise de fonds, pour un capital annoncé de 300 000 livres. On y trouve des membres de l'entourage de Richelieu, des officiers royaux, des marchands, des financiers et quelques gentilshommes. Richelieu lui-même et Samuel de Champlain figurent parmi les associés.
La Couronne accorde des faveurs pour attirer les investisseurs. Certains associés roturiers peuvent recevoir des lettres de noblesse. Les nobles qui y participent ne perdent pas leur rang en raison de cette activité commerciale.
Le siège de la compagnie se trouve en France. Sa direction est assurée par un groupe restreint de directeurs qui gèrent les affaires courantes. La compagnie a le pouvoir de concéder des terres et de proposer au roi les personnes appelées à gouverner la colonie.
Cette organisation distingue les Cent-Associés des compagnies marchandes antérieures. La compagnie poursuit à la fois des objectifs commerciaux, politiques et religieux. La fondation d'une colonie de peuplement française et catholique en Amérique du Nord y occupe une place centrale.
Débuts difficiles (1628-1632)
La compagnie est fondée au moment où la guerre éclate entre la France et l'Angleterre. En 1628, elle envoie une première flotte chargée de colons et de vivres, sous le commandement de Claude de Roquemont de Brison. Cette flotte est interceptée dans le golfe du Saint-Laurent par des corsaires au service de l'Angleterre, menés par les frères Kirke. La perte des navires et de leur cargaison représente un coup financier majeur pour la jeune compagnie.
Privée de ravitaillement, l'habitation de Québec connaît la disette. En 1629, Champlain capitule devant les Kirke, et les Anglais occupent Québec pendant environ trois ans. La plupart des Français sont rapatriés en Europe.
La Nouvelle-France est rendue à la France par le traité de Saint-Germain-en-Laye, en 1632. Champlain revient à Québec en 1633 à titre de représentant de Richelieu et y meurt en 1635. Les pertes de ces premières années pèsent durablement sur les finances de la compagnie. Elles expliquent en partie sa prudence par la suite et son recours à des intérêts privés pour peupler la colonie.
Colonisation et régime seigneurial (1632-1645)
Après 1632, la compagnie n'a plus les moyens de financer seule le transport et l'établissement des colons. Elle concède donc des seigneuries à des particuliers et à des communautés religieuses, qui se chargent à leur tour de recruter des colons. Ce choix jette les bases du régime seigneurial dans la vallée du Saint-Laurent.
Parmi les premières concessions, on compte celle de Beauport, accordée à Robert Giffard en 1634. Giffard fait venir des familles du Perche, ce qui donne naissance à l'un des premiers mouvements de peuplement organisés. La même année, un poste est établi à Trois-Rivières. Les Jésuites, présents à Québec depuis 1625 et seuls missionnaires autorisés après 1632, reçoivent aussi d'importantes concessions.
L'île de Montréal passe ensuite à la Société Notre-Dame de Montréal, une association pieuse. Celle-ci fonde Ville-Marie en 1642, sous la conduite de Paul de Chomedey de Maisonneuve. Les Ursulines et les Augustines hospitalières s'installent à Québec en 1639.
Le peuplement progresse cependant lentement. La traite des fourrures repose sur les alliances avec les nations autochtones, notamment les Wendats (Hurons), les Innus (Montagnais) et les Algonquins. Le commerce exige peu de main-d'œuvre installée à demeure. De plus, les guerres avec la Confédération haudenosaunee (iroquoise) rendent les établissements vulnérables. À l'échéance des quinze ans, la population demeure bien en deçà des 4 000 colons promis.
Cession de la traite et déclin (1645-1663)
En 1645, la compagnie conclut une entente avec la Communauté des Habitants, une association regroupant des notables de la colonie. Elle lui cède le monopole de la traite des fourrures et les charges courantes de l'administration coloniale. En échange, la Communauté lui verse une redevance annuelle en castor.
La compagnie conserve toutefois la propriété du territoire et ses droits seigneuriaux. Elle garde aussi certains pouvoirs politiques, dont celui de proposer le gouverneur. Ce transfert donne aux colons une part inédite dans la gestion économique de la colonie.
Dans les années suivantes, la Couronne précise l'organisation politique de la colonie. Elle institue en 1647 un conseil réunissant le gouverneur, le supérieur des Jésuites et d'autres membres. La composition de ce conseil est modifiée dès 1648.
La période reste difficile. Les guerres franco-iroquoises perturbent la traite et menacent les établissements. Le pays wendat est détruit à la fin des années 1640, ce qui désorganise le réseau commercial dont dépendait la colonie. La compagnie, peu active, ne parvient plus à assurer le développement de la Nouvelle-France. Dans la colonie comme à la cour, on réclame une intervention plus directe du roi.
Dissolution et passage au gouvernement royal
En 1663, la Compagnie des Cent-Associés remet ses droits sur la Nouvelle-France à Louis XIV et elle est dissoute. La colonie relève désormais directement de l'autorité royale. La même année, le roi crée le Conseil souverain, qui siège à Québec, et met en place une administration fondée sur le gouverneur et l'intendant. Jean Talon, premier intendant à exercer pleinement cette fonction, arrive en 1665.
Dès 1664, une partie des droits commerciaux est confiée à la Compagnie des Indes occidentales. Celle-ci ne dispose toutefois pas des mêmes pouvoirs politiques que les Cent-Associés.
Au moment de la dissolution, la population d'origine européenne de la vallée du Saint-Laurent compte environ 3 000 personnes. Le recensement de 1666 en dénombre un peu plus de 3 200. L'immigration encadrée par la Couronne, notamment celle des Filles du roi et des soldats du régiment de Carignan-Salières, accélère ensuite le peuplement.
Bilan et mémoire
L'historiographie québécoise retient de la Compagnie des Cent-Associés un bilan contrasté. La compagnie n'a pas atteint ses objectifs de peuplement et a souffert de pertes financières et militaires dès ses débuts. Son action a néanmoins marqué durablement la structure de la colonie :
- l'implantation du régime seigneurial, qui façonne l'occupation du territoire laurentien jusqu'à son abolition en 1854 ;
- l'établissement des premières seigneuries, dont plusieurs donnent naissance à des municipalités actuelles de la Capitale-Nationale, de la Mauricie et de la région de Montréal ;
- l'arrivée des premières familles souches, notamment percheronnes et normandes, dont descendent de nombreux Québécois ;
- la consolidation des institutions religieuses, d'enseignement et de soins à Québec et à Ville-Marie.
La compagnie est souvent présentée comme la première tentative organisée de colonie de peuplement française au Canada. Son échec relatif est l'une des raisons qui ont conduit Louis XIV et Colbert à prendre directement en main l'administration de la colonie. Le Répertoire du patrimoine culturel du Québec la reconnaît comme un groupe d'intérêt historique.