Régime français
Sous le régime français, l'établissement en Nouvelle-France est en principe réservé aux sujets catholiques. Les marchands de confession juive de France, notamment ceux de Bordeaux, participent au commerce colonial, mais ne peuvent pas s'installer dans la colonie.
La première personne juive dont la présence est attestée dans la vallée du Saint-Laurent est Esther Brandeau. Elle arrive à Québec en 1738, déguisée en garçon. Elle refuse de se convertir au catholicisme et les autorités coloniales la renvoient en France.
Cet épisode est généralement retenu par l'historiographie comme le point de départ de l'histoire juive au Québec. Il illustre aussi le caractère confessionnel de la colonisation française en Amérique du Nord.
Après la Conquête et émancipation
La Conquête britannique ouvre la colonie aux sujets non catholiques. Des marchands et fournisseurs juifs arrivent dans le sillage de l'armée britannique. Parmi eux figure Aaron Hart, qui s'établit à Trois-Rivières et y fonde une famille influente dans le commerce et la propriété foncière.
À Montréal, la congrégation Shearith Israël, de rite hispano-portugais, est fondée en 1768. Sa synagogue, inaugurée en 1777, est la première du Canada.
L'affaire Ezekiel Hart
En 1807, Ezekiel Hart, fils d'Aaron Hart, est élu député de Trois-Rivières à la Chambre d'assemblée du Bas-Canada. Il prête serment sur la Bible hébraïque. La Chambre conteste la validité de ce serment et l'empêche de siéger. Réélu, il est de nouveau exclu. L'affaire devient un jalon du débat sur la place des minorités religieuses dans les institutions coloniales.
La loi de 1832
En 1832, le Parlement du Bas-Canada adopte une loi qui reconnaît aux personnes de religion juive les mêmes droits et privilèges civils et politiques que les autres sujets, y compris le droit de siéger à l'Assemblée. Cette mesure précède de plusieurs décennies l'octroi de droits politiques équivalents dans d'autres territoires de l'Empire britannique, notamment au Royaume-Uni.
Au cours du XIXe siècle, de nouvelles congrégations ashkénazes s'organisent à Montréal. Des familles juives s'établissent aussi à Québec et dans d'autres villes de la province.
Immigration d'Europe de l'Est
À partir des années 1880, les persécutions et la pauvreté dans l'Empire russe et en Europe centrale entraînent une immigration juive massive vers l'Amérique. Montréal devient le principal pôle d'accueil au Canada. La population juive y croît rapidement, et le yiddish devient l'une des langues courantes de plusieurs quartiers.
Les recensements canadiens illustrent cette croissance à l'échelle du pays :
| Année | Population juive au Canada |
|---|---|
| 1931 | 60 087 |
| 1911 | 30 648 |
| 1901 | 7 607 |
Ces chiffres portent sur l'ensemble du Canada et non sur le seul Québec.
Quartiers et travail
Les nouveaux arrivants s'établissent d'abord le long du boulevard Saint-Laurent, surnommé « la Main », puis dans le Plateau-Mont-Royal et le Mile End. Beaucoup travaillent dans l'industrie du vêtement. Ce secteur devient un foyer important de l'action syndicale, où s'illustre notamment la militante Léa Roback.
Vie culturelle et politique
Une presse en yiddish se développe, dont le quotidien Keneder Adler, ainsi qu'un réseau d'écoles, de sociétés d'entraide et d'organisations politiques. La Bibliothèque publique juive est fondée en 1914, et le Congrès juif canadien voit le jour à Montréal en 1919.
En 1916, Peter Bercovitch devient le premier député juif élu à l'Assemblée législative du Québec.
La question scolaire
Le système scolaire confessionnel, catholique et protestant, pose la question de la scolarisation des enfants juifs. Une loi de 1903 les assimile aux protestants à des fins scolaires, sans leur accorder de représentation équivalente. La question est tranchée par le Comité judiciaire du Conseil privé en 1928.
Antisémitisme et années 1930-1940
L'histoire de la communauté comprend plusieurs épisodes d'antisémitisme.
Avant la crise
Entre 1910 et 1913, l'affaire Plamondon oppose des membres de la communauté juive de Québec à l'auteur d'une conférence antisémite. Les plaignants obtiennent finalement gain de cause en appel.
Les années 1930
La crise économique favorise la diffusion de discours hostiles. On voit apparaître des campagnes de boycottage commercial et des mouvements fascistes, dont celui d'Adrien Arcand. En 1934, des internes de l'hôpital Notre-Dame de Montréal font la grève pour protester contre l'embauche d'un médecin juif, Samuel Rabinovitch.
À l'échelle fédérale, les politiques migratoires restrictives limitent fortement l'accueil de réfugiés juifs fuyant le nazisme.
L'incendie de la synagogue de Québec
En 1944, à Québec, la synagogue Beth Israël Ohev Sholom est incendiée la veille de son inauguration. Cet événement est considéré comme l'un des actes antisémites les plus graves de l'histoire québécoise.
Institutions fondées dans ce contexte
C'est aussi dans ce contexte que la communauté fonde l'Hôpital général juif de Montréal, ouvert en 1934. L'établissement accueille notamment des médecins juifs qui se heurtent à des obstacles dans d'autres hôpitaux.
Après-guerre et immigration séfarade
Après la Seconde Guerre mondiale, Montréal accueille un nombre important de survivants de la Shoah. Leur présence contribue plus tard à la création du Musée de l'Holocauste Montréal, voué à la mémoire et à l'éducation.
L'arrivée des séfarades
À partir des années 1950, l'immigration juive se diversifie avec l'arrivée de Juifs séfarades, en grande partie francophones, venus surtout du Maroc et d'autres pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Cette migration transforme le profil linguistique de la communauté, jusque-là majoritairement anglophone et yiddishophone. Elle établit des liens nouveaux avec la majorité francophone. Les séfarades se dotent de leurs propres institutions, regroupées notamment au sein de la Communauté sépharade unifiée du Québec.
Déplacements géographiques
Au fil du XXe siècle, la population juive montréalaise se déplace vers Outremont, Côte-des-Neiges, Côte-Saint-Luc, Hampstead, Ville Mont-Royal et Saint-Laurent. Des communautés hassidiques s'implantent à Outremont, dans le Mile End et à Boisbriand, dans les Basses-Laurentides.
Vie culturelle
La vie culturelle reste vigoureuse. Le théâtre yiddish fondé par Dora Wasserman en est un exemple. Plusieurs écrivains et artistes acquièrent un rayonnement international, dont le poète A. M. Klein, le romancier Mordecai Richler, l'auteur-compositeur Leonard Cohen et l'écrivain francophone Naïm Kattan.
Communauté de Québec et régions
Hors de Montréal, la présence juive est ancienne mais numériquement modeste. À Trois-Rivières, la famille Hart joue un rôle de premier plan dès la fin du XVIIIe siècle dans le commerce, la seigneurie et la vie politique locale.
Québec
À Québec, une communauté s'organise au XIXe siècle autour du commerce de détail et de gros. Elle se dote d'une synagogue et d'un cimetière. L'historiographie récente insiste sur sa continuité malgré sa petite taille, sur les mutations qu'elle a connues au XXe siècle et sur les tensions qu'elle a traversées. L'affaire Plamondon et l'incendie de 1944 en sont des exemples.
Autres localités
Des familles juives se sont aussi établies, à diverses époques, dans d'autres villes de la province. Elles y ont exercé surtout dans le commerce. Les communautés hassidiques des Basses-Laurentides, notamment celle de Boisbriand, constituent un autre pôle contemporain hors de l'île de Montréal.
Époque contemporaine
Après 1976
À partir de la fin des années 1970, le contexte politique et linguistique entraîne le départ d'une partie de la population juive anglophone, surtout vers Toronto. C'est notamment le cas après l'élection du Parti québécois en 1976 et l'adoption de la Charte de la langue française. Dans le même temps, la francisation des jeunes générations progresse, et la composante séfarade francophone renforce les liens avec la société d'accueil.
Organisation communautaire
La communauté est aujourd'hui structurée par un vaste réseau d'organismes, parmi lesquels :
- la Fédération CJA, organisme central de financement et de services ;
- la Communauté sépharade unifiée du Québec ;
- le Centre consultatif des relations juives et israéliennes, qui intervient auprès des pouvoirs publics, notamment dans des consultations gouvernementales ;
- un réseau d'écoles privées confessionnelles, de synagogues de divers courants et d'institutions culturelles.
Antisémitisme récent
Depuis octobre 2023, le contexte international s'accompagne au Québec d'une hausse des incidents antisémites signalés. En novembre 2023, des coups de feu ont été tirés contre des écoles juives de Montréal.
Mémoire
L'histoire de la communauté fait l'objet de travaux universitaires et de ressources muséales, dont celles du Musée de la cité de Montréal. Des études portent aussi sur sa représentation dans les manuels scolaires québécois.