Contexte et fondation
Au début des années 1640, la Compagnie des Cent-Associés, créée en 1627 pour peupler et exploiter la Nouvelle-France, peine à remplir ses obligations. Les pertes subies lors de la prise de Québec par les frères Kirke (1629-1632), les dépenses de la colonie et l'insuffisance des revenus de la traite l'ont lourdement endettée.
Des colons établis dans la vallée du Saint-Laurent proposent alors de prendre en charge le commerce des fourrures. Deux d'entre eux, Pierre Legardeur de Repentigny et Jean-Paul Godefroy, se rendent en France pour négocier avec les Cent-Associés, avec l'appui des Jésuites, influents dans la colonie et à la cour.
Le 6 mars 1645, une entente est conclue : les Cent-Associés cèdent à la nouvelle Communauté des Habitants le monopole de la traite des fourrures, tout en conservant la propriété seigneuriale du territoire. La Communauté entre en activité la même année à Québec, sous le gouvernement de Charles Huault de Montmagny.
Obligations et organisation
En contrepartie du monopole, la Communauté assume l'essentiel des charges de la colonie. Elle doit notamment :
- financer les dépenses politiques, militaires et religieuses, dont l'entretien du gouverneur, des garnisons et du clergé ;
- faire venir vingt personnes par année en Nouvelle-France ;
- verser aux Cent-Associés une rente annuelle de 1 000 livres pesant de peaux de castor.
Une ouverture plus théorique que réelle
En principe, la compagnie est ouverte à tous les habitants de la colonie, ce qui explique son nom. Dans les faits, les bénéfices de la traite sont concentrés entre les mains d'un petit groupe de notables et de marchands. La direction est confiée à douze directeurs, majoritairement issus de la région de Québec.
Cette concentration du pouvoir économique dans la capitale suscite des contestations dans les autres établissements, notamment à Ville-Marie, fondée en 1642, où l'on estime que les intérêts locaux sont mal représentés.
Contestations et Conseil de Québec
Dès les premières années, la gestion de la Communauté fait l'objet de protestations. Les habitants exclus des profits dénoncent les avantages financiers que s'accordent les directeurs, ainsi que l'opacité des comptes.
En réponse, l'autorité royale établit en 1647 le Conseil de Québec. Cet organisme est chargé de surveiller les comptes de la compagnie et de réglementer la traite des fourrures. Il constitue l'une des premières institutions de gouvernement de la colonie distinctes de la seule personne du gouverneur, et sa composition est modifiée dès l'année suivante afin d'y associer des représentants des habitants.
La création du Conseil marque une intervention directe de la Couronne dans les affaires de la Communauté. Le commerce des fourrures cesse d'être une affaire strictement privée pour devenir un enjeu d'administration publique, une tendance qui se confirme lors de l'instauration du gouvernement royal en 1663.
Difficultés et déclin
À partir de 1652, la Communauté connaît de graves difficultés financières. Plusieurs facteurs y contribuent :
- la guerre entre les Iroquois et les Hurons, qui aboutit à la destruction de la Huronie en 1649 et désorganise les réseaux d'approvisionnement en fourrures dont dépendait la traite ;
- les rivalités commerciales entre marchands de la colonie et de France ;
- la contrebande, qui détourne une partie des fourrures du circuit officiel.
Les revenus ne suffisent plus à couvrir les charges assumées par la compagnie, et la dette s'accroît. Incapable d'exploiter elle-même son monopole, la Communauté cède ses droits de traite à la Compagnie de Rouen entre 1659 et 1661, ce qui marque la fin de sa période d'activité effective.
Dissolution
En 1663, Louis XIV dissout la Compagnie des Cent-Associés et place la Nouvelle-France sous gouvernement royal direct, avec la création du Conseil souverain. La disparition des Cent-Associés entraîne celle de la Communauté des Habitants, qui tenait d'eux ses droits. Sa dette est alors évaluée à 163 000 livres.
La colonie est ensuite concédée à la Compagnie des Indes occidentales, fondée en 1664, qui reprend le monopole commercial dans un cadre désormais étroitement contrôlé par la Couronne.
| Date | Événement |
|---|---|
| 6 mars 1645 | Cession du monopole de la traite par les Cent-Associés |
| 1647 | Création du Conseil de Québec |
| 1652 | Début des graves difficultés financières |
| 1659-1661 | Cession des droits de traite à la Compagnie de Rouen |
| 1663 | Dissolution des Cent-Associés et disparition de la Communauté |
Signification et historiographie
Le nom de la compagnie a longtemps été interprété comme le signe d'une participation de l'ensemble des colons à l'exploitation de la traite. Les historiens ont nuancé cette lecture. L'étude de Micheline Lachance sur l'évolution du mot « habitant » aux XVIIe et XVIIIe siècles, parue dans la Revue d'histoire de l'Amérique française en 1970, souligne que les membres effectifs de la Communauté formaient un nombre restreint de négociants établis au Canada.
Au XVIIe siècle, le terme « habitant » désigne d'abord la personne établie à demeure dans la colonie, par opposition aux marchands et aux employés de passage venus de France. Le nom de la compagnie affirme ainsi la prise en charge du commerce par des résidents de la Nouvelle-France plutôt que par des intérêts métropolitains.
L'épisode est généralement considéré comme une première expérience d'autonomie économique de la colonie. Son échec, attribuable à la conjoncture militaire autant qu'à la concentration des profits, contribue à expliquer la reprise en main de la Nouvelle-France par la monarchie en 1663.