Contexte
Au début de la Première Guerre mondiale, le Canada recrute ses soldats sur une base volontaire. Les pertes subies sur le front européen et le ralentissement des enrôlements amènent le gouvernement conservateur de Robert Borden à faire adopter, en 1917, la Loi du service militaire, qui rend le service obligatoire pour certaines catégories d'hommes.
Au Québec, la mesure suscite une opposition vive et durable. Plusieurs facteurs l'expliquent :
- un attachement faible à la Grande-Bretagne chez une large part de la population canadienne-française ;
- les tensions linguistiques nourries notamment par la restriction de l'enseignement en français en Ontario (Règlement 17) ;
- le sentiment que la guerre ne concerne pas directement le Canada ;
- les besoins de main-d'œuvre agricole et ouvrière.
L'élection fédérale de décembre 1917, remportée par le gouvernement d'Union de Borden, accentue la polarisation : le Québec vote massivement pour les libéraux de Wilfrid Laurier, opposés à la conscription, et se retrouve politiquement isolé. L'application de la loi au début de 1918, confiée en partie à des agents de la police fédérale chargés de retrouver les insoumis, ravive le mécontentement, particulièrement dans les quartiers populaires de la basse-ville de Québec.
Déroulement
28 mars : l'arrestation de Joseph Mercier
Le jeudi saint 28 mars 1918, des agents de la police fédérale interpellent dans le quartier Saint-Roch un jeune homme, Joseph Mercier, qui ne peut présenter ses papiers d'exemption. Conduit au poste de police, il est relâché après la production de ses documents, mais une foule s'est déjà rassemblée et s'en prend au poste.
29 et 30 mars : attaques contre les symboles de la conscription
Les jours suivants, des rassemblements de plusieurs milliers de personnes se forment. La foule prend pour cible les bâtiments liés à l'application de la conscription, notamment le bureau d'enregistrement du service militaire, ainsi que des journaux perçus comme favorables à la conscription. Des documents sont détruits et des incendies sont allumés. Les autorités municipales se révèlent incapables de rétablir l'ordre, et des renforts militaires sont dépêchés à Québec, y compris des unités venues d'autres provinces.
31 mars : l'occupation militaire
Le dimanche de Pâques, la ville est quadrillée par la troupe, placée sous le commandement du général François-Louis Lessard. Des charges de cavalerie dispersent les attroupements. Des personnalités locales, dont le nationaliste Armand Lavergne, tentent une médiation pour apaiser la population et obtenir le retrait des soldats.
1er avril : la fusillade
Le lundi de Pâques, au soir, une foule fait face aux militaires dans le secteur de Saint-Sauveur et de Saint-Roch. Après des échanges de projectiles et, selon certains témoignages, des coups de feu provenant de la foule, les soldats ouvrent le feu. Quatre civils sont tués.
Bilan humain
La fusillade du 1er avril 1918 fait quatre morts parmi les civils :
| Victime |
|---|
| Honoré Bergeron |
| Alexandre Bussières |
| Georges Demeule |
| Joseph-Édouard Tremblay |
Le nombre de blessés varie considérablement selon les sources : les bilans publiés évoquent plusieurs dizaines de personnes, certains dépassant la centaine. Des militaires sont également blessés au cours des affrontements. De nombreuses arrestations ont lieu pendant et après les événements.
Les victimes sont pour la plupart des habitants des quartiers ouvriers de la basse-ville. Plusieurs témoignages recueillis par la suite indiquent que certaines d'entre elles ne participaient pas directement à l'émeute et se trouvaient sur les lieux en simples passants ou spectateurs, ce qui contribue à la charge émotive durable de l'épisode à Québec.
Répression et enquête
Au lendemain de la fusillade, le gouvernement fédéral renforce son dispositif en s'appuyant sur la Loi des mesures de guerre. Un décret adopté au début d'avril 1918 permet à l'armée d'intervenir sans réquisition des autorités civiles et prévoit que les personnes arrêtées lors d'émeutes peuvent être immédiatement incorporées dans l'armée. Québec est ainsi placée sous un régime assimilé à la loi martiale, et la présence militaire se prolonge pendant plusieurs semaines.
Une enquête du coroner est tenue en avril 1918 sur la mort des quatre civils. Elle recueille les dépositions de civils, de militaires, de médecins et de proches des victimes. Le jury attribue une part de responsabilité aux méthodes employées par les agents fédéraux chargés de l'application de la loi. Le dossier de l'enquête, qui comprend aussi des documents administratifs et des listes de personnes arrêtées, est conservé par Bibliothèque et Archives nationales du Québec et constitue une source primaire majeure pour reconstituer les événements.
Peu après les troubles, le gouvernement fédéral resserre encore la conscription en supprimant certaines exemptions, ce qui maintient l'opposition au Québec jusqu'à la fin de la guerre, en novembre 1918.
Mémoire et historiographie
Longtemps peu évoquée dans l'espace public, l'émeute de Québec de 1918 fait l'objet d'un regain d'intérêt à partir des années 1970. L'ouvrage de l'historien Jean Provencher, Québec sous la Loi des mesures de guerre, paru en 1971 dans le contexte de la crise d'Octobre, contribue à la faire connaître et à établir un parallèle avec d'autres recours aux mesures d'exception au Québec.
Un monument commémoratif, Québec, printemps 1918, œuvre de l'artiste Aline Martineau, est inauguré en 1998 dans le quartier Saint-Roch pour rappeler la mémoire des victimes. Le centenaire des événements, en 2018, donne lieu à de nombreuses activités de commémoration, publications et reportages médiatiques à Québec.
L'historiographie interprète l'épisode de manières diverses. Certains auteurs y voient un symbole de l'affirmation nationale canadienne-française face au gouvernement fédéral ; d'autres insistent sur sa dimension sociale et urbaine, liée aux conditions de vie des quartiers ouvriers et aux méthodes de la police fédérale. Les travaux récents replacent l'émeute dans le cadre plus large de la crise de la conscription de 1917-1918, marquée par des tensions politiques, linguistiques et sociales qui ont durablement influencé les rapports entre le Québec et le reste du Canada.