Contexte
Murdochville est une ville minière de l'intérieur de la péninsule gaspésienne, aujourd'hui rattachée à la MRC de La Côte-de-Gaspé, dans la région administrative de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine. Son développement est lié à l'exploitation d'un important gisement de cuivre par la Gaspé Copper Mines, filiale du groupe Noranda. Au milieu des années 1950, l'entreprise y exploite une mine et une fonderie qui emploient plus d'un millier de travailleurs, faisant de la localité une ville de compagnie typique des régions de ressources.
Sur le plan politique, le Québec est alors gouverné par l'Union nationale de Maurice Duplessis. Le régime est réputé pour son hostilité envers le mouvement syndical, dans le prolongement de conflits comme la grève de l'amiante de 1949 et la grève de Louiseville de 1952. Le cadre légal des relations de travail repose sur la Loi des relations ouvrières, qui confie l'accréditation des syndicats à la Commission des relations ouvrières ; les procédures y sont longues et les employeurs peuvent les contester.
C'est dans ce contexte que les travailleurs de Murdochville se regroupent au sein de la section locale 4881 des Métallurgistes unis d'Amérique (aujourd'hui le Syndicat des Métallos), syndicat d'origine nord-américaine. L'année 1957 est aussi celle de la fondation de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), née de la fusion de deux fédérations syndicales, et à laquelle le syndicat se trouve affilié pendant le conflit.
Déclenchement
Le conflit éclate au début de mars 1957, à la suite du congédiement de Théo Gagné, président du syndicat local. Les travailleurs y voient une manœuvre visant à briser l'organisation syndicale alors que la question de la reconnaissance du syndicat n'est pas réglée.
Le 11 mars 1957, environ un millier de travailleurs déclenchent la grève. L'enjeu central n'est pas salarial : il porte sur le droit d'association et sur la reconnaissance du syndicat comme représentant des employés auprès de l'entreprise.
La compagnie réagit en poursuivant ses activités à l'aide de briseurs de grève recrutés à l'extérieur. La Police provinciale est dépêchée sur place, ce que les grévistes et les organisations syndicales interprètent comme un appui du gouvernement à l'employeur. Dès les premières semaines, le climat se tend dans une localité isolée où l'entreprise est à la fois l'unique grand employeur et un acteur central de la vie communautaire.
Déroulement
La grève dure environ sept mois. Elle est ponctuée d'affrontements entre grévistes, briseurs de grève et forces de l'ordre, ainsi que d'actes de violence et de sabotage dont la responsabilité est diversement attribuée selon les récits.
Le conflit fait des victimes parmi les travailleurs. Les sources syndicales et historiques font état de deux morts, mais les témoignages divergent quant aux circonstances et à l'identité de la seconde victime.
Mobilisation et solidarité
La grève prend rapidement une dimension provinciale. Les centrales syndicales y voient un test décisif pour le droit d'association au Québec et organisent plusieurs manifestations d'appui :
- en août 1957, une marche de solidarité réunit à Murdochville des syndicalistes venus de diverses régions du Québec ; elle donne lieu à des heurts avec les briseurs de grève et à des actes de vandalisme ;
- en septembre 1957, une manifestation se tient devant le Parlement, à Québec, pour dénoncer l'attitude du gouvernement Duplessis et réclamer une réforme des lois du travail.
Ces événements rapprochent, au moins temporairement, des organisations syndicales aux traditions différentes, notamment la jeune FTQ et la Confédération des travailleurs catholiques du Canada, ancêtre de la CSN.
Dénouement
La grève prend fin au début d'octobre 1957, sans que le syndicat ait obtenu la reconnaissance recherchée. Épuisés par des mois de conflit, plusieurs grévistes retournent au travail, tandis que d'autres ne sont pas réembauchés par la compagnie.
Pour les Métallurgistes unis d'Amérique, l'issue constitue un échec immédiat. Le conflit laisse aussi des séquelles financières et judiciaires au syndicat, que l'entreprise poursuit pour les dommages subis pendant la grève.
La reconnaissance syndicale à Murdochville n'est acquise qu'en 1965, soit huit ans après le déclenchement du conflit, dans un contexte politique et législatif profondément transformé par l'arrivée au pouvoir du Parti libéral de Jean Lesage en 1960 et par les réformes de la Révolution tranquille.
Portée et conséquences
La grève de Murdochville est généralement présentée comme l'un des derniers grands conflits ouvriers de l'ère Duplessis et comme un symbole de la résistance syndicale à l'antisyndicalisme de cette période. Avec la grève de l'amiante, elle est fréquemment citée parmi les événements qui ont préparé le terrain idéologique et politique de la Révolution tranquille.
Sur le plan législatif, le conflit est associé à l'adoption, peu après la mort de Maurice Duplessis, d'une modification de la législation du travail désignée sous le nom de loi Théo-Gagné, en référence au président syndical congédié en 1957. Il est également rattaché, parmi d'autres facteurs, à la réflexion qui aboutit à l'adoption du Code du travail du Québec en 1964, lequel modernise le régime d'accréditation et encadre le droit de grève. Les historiens soulignent toutefois que ces réformes procèdent d'un ensemble de luttes et de revendications, et non de ce seul conflit.
La grève a aussi contribué à affirmer la place du syndicalisme industriel d'origine nord-américaine au Québec et à renforcer la cohésion de la FTQ, fondée la même année. Elle a enfin révélé les rapports de force propres aux villes de compagnie des régions ressources, où l'employeur dominait la vie économique et sociale.
Mémoire
La grève de Murdochville occupe une place importante dans la mémoire du mouvement ouvrier québécois. Les organisations syndicales en soulignent régulièrement les anniversaires : la FTQ lui a consacré une rétrospective à l'occasion du 45e anniversaire, en 2002, et le Syndicat des Métallos a commémoré son 60e anniversaire en 2017, année où plusieurs médias québécois, dont Le Devoir et Le Soleil, ont revisité l'événement.
Le conflit a fait l'objet d'études historiques, notamment l'article de l'historien Guy Bélanger publié en 1981 dans la revue Labour/Le Travail, ainsi que de mentions dans les synthèses consacrées à l'histoire du mouvement ouvrier au Québec, comme celle publiée par la CSN et la CEQ. Le Musée de la Gaspésie conserve des photographies d'archives documentant les grévistes et les événements de 1957.
L'histoire de Murdochville a par la suite été marquée par le déclin de l'activité minière : la mine a cessé ses activités à la fin des années 1990, puis la fonderie au début des années 2000, entraînant une forte baisse de la population. La mémoire de la grève demeure ainsi liée à celle d'une ville née et façonnée par l'industrie du cuivre.