Situation et toponymie
La Grosse-Île se trouve dans le fleuve Saint-Laurent, au sein de l'archipel de L'Isle-aux-Grues, à environ 48 km en aval de Québec. L'archipel relève de la région administrative de Chaudière-Appalaches, sur la rive sud de l'estuaire fluvial, face à la région de Montmagny.
Le nom de l'île est attesté dès le XVIIe siècle. La Commission de toponymie du Québec l'officialise sous la forme « Grosse Île », tandis que l'usage courant et la désignation fédérale recourent à « Grosse-Île ». L'île a aussi porté les appellations d'« île de la Quarantaine » et d'« île de Grâce », la première renvoyant directement à sa fonction sanitaire.
Homonymie
Le nom désigne également une municipalité de l'archipel des Îles-de-la-Madeleine, dans la région de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine. Cette municipalité, majoritairement anglophone, dont les habitants sont appelés Grosse-Islois et Grosse-Isloises, compte 456 habitants selon le décret de population de 2026. Elle n'a aucun lien historique avec la station de quarantaine du Saint-Laurent.
Création de la station (1832)
Au début des années 1830, l'immigration en provenance des îles Britanniques vers le Bas-Canada s'intensifie, et le port de Québec devient la porte d'entrée de dizaines de milliers de voyageurs chaque saison de navigation. La menace du choléra asiatique, qui se propage alors en Europe, pousse les autorités coloniales à établir en 1832 une station de quarantaine sur la Grosse-Île.
L'emplacement offre plusieurs avantages : l'île est suffisamment éloignée de Québec pour isoler les malades, mais située sur la route obligée des navires remontant le fleuve. Tous les bâtiments en provenance de ports européens doivent y faire escale pour une inspection médicale.
La station a pour fonction :
- d'inspecter les navires et leurs passagers ;
- de désinfecter les personnes, les bagages et les cargaisons ;
- d'hospitaliser les malades atteints de maladies contagieuses ;
- de retenir en observation les passagers considérés comme sains, mais ayant voyagé avec des malades.
Malgré ces mesures, le choléra atteint Québec et Montréal dès 1832, ce qui illustre les limites des connaissances médicales de l'époque sur la transmission des maladies.
La tragédie de 1847
L'année 1847 constitue l'épisode le plus meurtrier de l'histoire de la station. Fuyant la Grande Famine qui ravage l'Irlande depuis 1845, plus de 100 000 émigrants s'embarquent vers le port de Québec au cours de la saison de navigation. Affaiblis par la faim et entassés dans des navires aux conditions sanitaires déplorables, nombre d'entre eux contractent le typhus durant la traversée.
Dès le printemps, les navires se succèdent devant l'île et forment de longues files d'attente dans le fleuve. Les installations, conçues pour un volume bien moindre, sont rapidement débordées. Le surintendant médical, le docteur George Mellis Douglas, et son personnel ne parviennent pas à accueillir tous les malades ; des passagers meurent à bord des navires en attente, tandis que des personnes en apparence saines, mais infectées, sont autorisées à poursuivre leur route et propagent la maladie à Québec, à Montréal et ailleurs.
Parcs Canada dénombre 5 424 sépultures à la Grosse-Île pour l'année 1847. Le bilan total de l'épidémie, en tenant compte des décès survenus en mer et dans les villes de la vallée du Saint-Laurent, est beaucoup plus élevé. Des médecins, des membres du clergé catholique et protestant et d'autres membres du personnel de soins contractent eux aussi la maladie, et plusieurs en meurent.
De nombreux enfants devenus orphelins sont recueillis par des familles du Québec, notamment canadiennes-françaises, un fait qui occupe une place importante dans la mémoire collective québécoise et irlandaise.
Évolution de la station (1848-1937)
À la suite de l'épidémie de 1847, la station est réorganisée en secteurs distincts afin de mieux séparer les fonctions et de limiter la contagion :
- un secteur ouest, destiné aux immigrants en bonne santé placés en observation ;
- un secteur central, réservé à l'administration et au personnel, avec ses services ;
- un secteur est, consacré à l'hospitalisation des malades.
Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les installations évoluent au rythme des progrès de la médecine, notamment de la compréhension de la transmission microbienne. Des équipements de désinfection plus efficaces, des hôtels pour les passagers classés selon leur classe de voyage et des hôpitaux mieux aménagés sont construits.
La station traite au fil des décennies d'autres épidémies, dont le choléra et la variole, et contribue à la surveillance sanitaire de l'immigration par le Saint-Laurent. Avec la baisse de l'immigration et les avancées médicales, la nécessité d'une quarantaine insulaire diminue progressivement. La station ferme en 1937, après plus d'un siècle d'activité.
Après la quarantaine
Après la fermeture de la station, l'île demeure sous l'autorité du gouvernement fédéral. Pendant la Seconde Guerre mondiale, son isolement en fait un site d'expérimentation pour des recherches militaires de nature biologique, menées dans le plus grand secret.
Par la suite, le ministère fédéral de l'Agriculture y exploite une station de recherche et de quarantaine animale, ce qui prolonge la vocation sanitaire du lieu. Ces usages successifs restreignent l'accès à l'île pendant plusieurs décennies, mais contribuent indirectement à la préservation de nombreux bâtiments de l'époque de la quarantaine humaine.
Le site conserve ainsi un ensemble de bâtiments, de cimetières, de monuments et d'autres éléments du paysage culturel qui témoignent de son histoire sanitaire et migratoire, et qui font aujourd'hui l'objet de mesures de conservation.
Commémoration et lieu historique national
La mémoire des victimes de 1847 est entretenue dès le XIXe siècle par la communauté irlandaise. En 1909, l'Ancient Order of Hibernians fait ériger sur l'île une grande croix celtique en granit, qui domine le fleuve depuis l'extrémité ouest de l'île et porte des inscriptions en irlandais, en anglais et en français.
La Grosse-Île est désignée lieu historique national du Canada en 1974. Sa dénomination actuelle, lieu historique national de la Grosse-Île-et-le-Mémorial-des-Irlandais, souligne la place centrale de la tragédie irlandaise dans sa signification. Parcs Canada gère le lieu depuis 1993.
La commémoration porte sur trois thèmes principaux :
- l'immigration au Canada par le port de Québec, du XIXe siècle au début du XXe siècle ;
- la fonction de station de quarantaine de l'île de 1832 à 1937 ;
- la tragédie vécue par les immigrants irlandais, en particulier en 1847.
Le lieu est accessible en saison par bateau. Les visiteurs y découvrent notamment les secteurs ouest et est de l'ancienne station, le cimetière irlandais, la croix celtique et un mémorial où figurent les noms de personnes inhumées sur l'île.
Place dans la mémoire collective
La Grosse-Île occupe une place particulière dans la mémoire des communautés irlandaises du Québec, du Canada et de la diaspora. Des pèlerinages et des cérémonies commémoratives y sont organisés, et l'île est fréquemment évoquée lors des célébrations liées à l'histoire de l'immigration irlandaise en Amérique du Nord.
Au Québec, l'histoire de l'île rejoint celle des liens entre Canadiens français et Irlandais catholiques, marqués notamment par l'accueil des orphelins de 1847 et par la présence de patronymes irlandais dans de nombreuses familles francophones. Elle s'inscrit plus largement dans l'histoire de la ville de Québec comme porte d'entrée de l'immigration au XIXe siècle.
Les travaux d'historiens, dont ceux d'André Charbonneau et d'André Sévigny, ont contribué à documenter le fonctionnement de la station et l'ampleur de la tragédie de 1847, à partir notamment des registres et archives conservés par les institutions publiques.