Contexte
Au milieu des années 1950, la télévision de langue française, lancée par la Société Radio-Canada à Montréal en 1952, connaît un essor rapide. Les émissions produites dans la métropole rejoignent un vaste public au Québec et deviennent un lieu central de la création culturelle francophone. Les réalisateurs, chargés de la conception et de la mise en ondes des émissions, occupent une position clé dans cette production.
Insatisfaits de leurs conditions de travail et de leur statut, les réalisateurs du réseau français se regroupent au sein d'une association. Ils réclament le droit de s'associer et de négocier collectivement leurs conditions de travail avec la direction. Celle-ci conteste ce droit : à ses yeux, les réalisateurs exercent des fonctions de cadres ou de gestionnaires, ce qui les exclurait du champ de la syndicalisation.
Le différend dépasse donc la simple question salariale. Il porte sur une question de principe, la reconnaissance d'un droit d'association à des employés dont les fonctions comportent une part de direction. Cette question est alors nouvelle dans le paysage des relations de travail au Canada.
Déroulement
La grève commence le 29 décembre 1958. Les sources contemporaines et les études ultérieures évaluent le nombre de grévistes à 74 ou 75 réalisateurs. Le débrayage paralyse en grande partie la programmation de la télévision française de Radio-Canada, produite depuis les installations montréalaises de la société d'État.
Le conflit s'étire sur l'hiver 1958-1959. Les positions des parties restent éloignées pendant plusieurs semaines, malgré l'intervention d'un médiateur. Le différend sur le statut des réalisateurs, employés ou cadres, constitue le principal point d'achoppement.
Au cours de la grève, des manifestations sont organisées devant les locaux de Radio-Canada. Lors de l'une d'elles, plusieurs personnes sont arrêtées, dont le journaliste René Lévesque, alors animateur de l'émission d'affaires publiques Point de mire, et le dirigeant syndical Jean Marchand.
Le débrayage prend fin le 7 mars 1959, après 68 jours. Le service régulier de la télévision française reprend le 9 mars 1959.
Solidarité et mobilisation
La grève reçoit rapidement l'appui d'autres travailleurs du milieu de la radiodiffusion et du spectacle. De nombreux artistes, comédiens et animateurs refusent de franchir les piquets de grève, ce qui accentue la paralysie des ondes.
Le mouvement syndical s'engage également aux côtés des grévistes. La Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), ancêtre de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), soutient la cause des réalisateurs, notamment par l'intermédiaire de Jean Marchand.
Les artistes organisent par ailleurs des spectacles destinés à soutenir financièrement les grévistes et à faire connaître leur cause auprès du public montréalais.
Cette solidarité contribue à donner au conflit un retentissement qui dépasse largement le cadre de Radio-Canada. La grève devient un enjeu public débattu dans la presse et dans les milieux intellectuels du Québec.
L'absence de mouvement de solidarité comparable chez les réalisateurs du réseau anglais de la société d'État, ainsi que la lenteur de l'intervention du gouvernement fédéral, sont fréquemment soulignées dans l'historiographie. Ces éléments alimentent chez plusieurs acteurs francophones le sentiment que les préoccupations du Québec français trouvent peu d'écho à Ottawa.
Dénouement
La fin du débrayage, le 7 mars 1959, ne règle pas immédiatement la question de la reconnaissance syndicale. Il convient de distinguer le retour au travail de 1959 du règlement ultérieur du statut des réalisateurs.
Selon une étude consacrée au syndicalisme de cadres au Québec, le syndicat des réalisateurs est reconnu en 1962, sans toutefois être affilié à la CTCC. La question de l'affiliation à une centrale syndicale, qui avait été l'un des enjeux du conflit, se règle ainsi par un compromis : les réalisateurs obtiennent une association reconnue, mais autonome.
| Repère | Date |
|---|---|
| Début de la grève | 29 décembre 1958 |
| Fin du débrayage | 7 mars 1959 |
| Reprise du service régulier | 9 mars 1959 |
| Reconnaissance du syndicat des réalisateurs | 1962 |
Portée et mémoire
La grève des réalisateurs occupe une place importante dans la mémoire collective québécoise. Elle est fréquemment présentée comme l'un des événements annonciateurs de la Révolution tranquille, aux côtés de la grève de l'amiante de 1949, à la fin du régime de Maurice Duplessis.
Sur le plan syndical, le conflit pose l'une des premières grandes questions sur le droit d'association des cadres. Dans son analyse publiée en 1959 dans la revue Relations industrielles, le journaliste Michel Roy interprète le conflit comme un jalon dans l'émergence du syndicalisme de cadres.
Sur le plan politique et culturel, la grève contribue à l'affirmation d'une conscience francophone québécoise distincte. Elle marque notamment le parcours de René Lévesque. Le futur premier ministre du Québec a souvent évoqué cet épisode comme une expérience déterminante dans son engagement public. Jean Marchand devient pour sa part l'une des figures majeures du syndicalisme québécois avant d'entrer en politique fédérale.
La Société Radio-Canada a elle-même consacré des contenus d'archives à cet épisode, qui demeure un objet d'étude en histoire des médias, des relations de travail et du nationalisme québécois.
Historiographie
Les principales sources sur le conflit comprennent des analyses contemporaines et des études ultérieures.
- L'article de Michel Roy, paru en 1959 dans Relations industrielles, revue de l'Université Laval, décrit les étapes du conflit, les positions des parties, le rôle du médiateur et les conséquences de la grève.
- Les travaux sur l'histoire du syndicalisme au Québec et sur le syndicalisme de cadres situent la grève dans l'évolution des relations de travail et précisent l'issue de la question de la reconnaissance syndicale.
- La Chronologie de Montréal de l'Université du Québec à Montréal recense l'événement parmi les faits marquants de l'histoire de la ville.
- Les fonds d'archives audiovisuelles de Radio-Canada conservent des images liées au conflit.
Les sources divergent légèrement sur le nombre de grévistes, évalué à 74 ou à 75 selon les auteurs.