Dénomination et territoire
Le nom Innu signifie « être humain » dans la langue de la nation, l’innu-aimun. La forme Ilnu est employée notamment à Mashteuiatsh, où le parler local fait entendre un « l ». L’appellation Montagnais, donnée par les Français au XVIIe siècle en raison du relief des terres situées au nord du Saint-Laurent, est aujourd’hui considérée comme historique. Les Innus du nord du territoire ont aussi été désignés sous le nom de Naskapis, terme qui désigne désormais une nation distincte au Québec.
Le territoire ancestral des Innus porte le nom de Nitassinan, « notre terre ». Il couvre une large part de la péninsule du Québec-Labrador, depuis le Saguenay–Lac-Saint-Jean jusqu’à la côte du Labrador, en englobant la Côte-Nord du golfe du Saint-Laurent et l’intérieur des terres jusqu’aux abords du plateau du Labrador. Cet espace est traversé par de grandes rivières (Saguenay, Betsiamites, Sainte-Marguerite, Moisie, Romaine, Natashquan) qui ont longtemps structuré les déplacements saisonniers des familles.
Au Québec, la majorité des communautés innues se trouvent dans la région administrative de la Côte-Nord ; Mashteuiatsh est située au Saguenay–Lac-Saint-Jean, sur la rive du lac Saint-Jean. Au Labrador, deux communautés, Sheshatshiu et Natuashish, relèvent de la province de Terre-Neuve-et-Labrador. Selon le gouvernement du Québec, l’innu-aimun demeure la langue première de la majorité des membres de la nation.
Mode de vie traditionnel
Avant la colonisation, les Innus formaient des groupes nomades de chasseurs, de pêcheurs et de cueilleurs. L’organisation sociale reposait sur des bandes familiales qui se dispersaient l’hiver dans l’intérieur des terres pour chasser le caribou, l’orignal, le castor et le petit gibier, puis se regroupaient l’été à l’embouchure des rivières et sur la côte pour pêcher, chasser les mammifères marins et tenir des rassemblements.
Ce cycle saisonnier exigeait une connaissance approfondie du territoire, des voies d’eau et des portages. Le canot d’écorce de bouleau, la raquette et le toboggan constituaient les principaux moyens de transport. L’habitation traditionnelle, le shaputuan ou la tente conique recouverte d’écorce puis de toile, était adaptée à la mobilité. La vie spirituelle accordait une place importante aux relations avec les esprits maîtres des animaux, au respect des dépouilles du gibier et à des pratiques divinatoires comme la scapulomancie, de même qu’au tambour et à la tente tremblante.
À partir du XVIIIe siècle, l’établissement de comptoirs de traite le long de la côte a accru l’importance du piégeage des animaux à fourrure dans l’économie familiale, sans toutefois rompre avec l’alternance entre la côte et l’intérieur, qui s’est maintenue chez de nombreuses familles jusqu’au milieu du XXe siècle.
Contact et alliance franco-innue
Les Innus fréquentaient l’embouchure du Saguenay, à Tadoussac, lieu d’échange important bien avant l’arrivée des Européens. Des pêcheurs et des baleiniers basques, bretons et normands commercent avec eux dès le XVIe siècle, et un poste de traite est établi à Tadoussac au tournant du XVIIe siècle.
La tabagie de 1603
Le 27 mai 1603, à la pointe Saint-Mathieu, près de Tadoussac, François Gravé Du Pont et Samuel de Champlain participent à une grande assemblée, ou tabagie, réunissant des Innus autour du chef Anadabijou ainsi que des alliés algonquins et etchemins. Cette rencontre est généralement considérée comme l’acte fondateur de l’alliance entre les Français et les nations autochtones de la région : elle ouvre la voie à l’établissement français dans la vallée du Saint-Laurent et associe les Français aux conflits qui opposent leurs alliés aux Haudenosaunee (Iroquois).
Une alliance nuancée
L’historiographie récente souligne que ces rapports n’ont pas été exempts de tensions. Les Innus cherchaient à préserver leur rôle d’intermédiaires dans le commerce des fourrures avec les nations de l’intérieur, tandis que les autorités coloniales et les missionnaires poursuivaient leurs propres objectifs. Le jésuite Paul Le Jeune hiverne avec une famille innue en 1633-1634 et en livre un récit détaillé dans les Relations des Jésuites, document majeur, quoique marqué par le regard missionnaire, sur la vie innue de l’époque. La mission de Sillery, fondée à la fin des années 1630 près de Québec, vise à sédentariser et à christianiser des familles innues et algonquines. Les guerres franco-iroquoises et les épidémies du milieu du XVIIe siècle frappent durement la population.
Traite des fourrures et régimes successifs
Sous le Régime français, une vaste zone correspondant à une large part du Nitassinan, de la région du Saguenay jusqu’à la Côte-Nord, est réservée au commerce exclusif contrôlé par l’État et ses fermiers : c’est le Domaine du roi, aussi appelé traite de Tadoussac. Les postes de traite, comme Tadoussac, Chicoutimi, Métabetchouane ou Mingan, deviennent des points de rencontre saisonniers où les familles innues échangent fourrures contre armes, munitions, textiles, outils et denrées.
Après la Conquête, ce territoire devient les Postes du roi, affermés à des marchands britanniques, puis à la Compagnie de la Baie d’Hudson au XIXe siècle. Ce régime de monopole limite pendant longtemps l’établissement de colons sur ces terres et maintient l’économie innue au cœur de la traite.
Les missionnaires catholiques, jésuites puis oblats de Marie-Immaculée, accompagnent ce réseau de postes. Leurs missions estivales, tenues aux points de rassemblement, contribuent à la christianisation de la nation tout en consignant des connaissances sur la langue innue, dont plusieurs dictionnaires et ouvrages religieux en innu-aimun sont issus.
Colonisation, réserves et sédentarisation
La fin du monopole des Postes du roi et l’ouverture du Saguenay et du Lac-Saint-Jean à la colonisation agricole et forestière, à partir des années 1830 et 1840, transforment profondément le territoire innu. L’exploitation forestière, puis la colonisation, restreignent l’accès aux terres de chasse. Au milieu du XIXe siècle, des terres sont réservées à l’usage des Innus, notamment à Pointe-Bleue (aujourd’hui Mashteuiatsh) et à Betsiamites (aujourd’hui Pessamit).
Au XXe siècle, la sédentarisation s’accentue dans le contexte de l’expansion minière, forestière et hydroélectrique sur la Côte-Nord et dans l’intérieur des terres. L’essor du fer autour de Sept-Îles et de Schefferville, la construction de voies ferrées et de barrages, ainsi que le développement des services publics, rapprochent les familles d’établissements permanents. Les politiques fédérales découlant de la Loi sur les Indiens encadrent la vie des communautés, et des enfants innus sont envoyés dans des pensionnats autochtones, notamment ceux de Mani-utenam et de Pointe-Bleue.
Ces transformations ont eu des effets durables sur les modes de vie, la transmission culturelle et la pratique des activités sur le territoire. Malgré la sédentarisation, de nombreuses familles maintiennent la fréquentation de leurs territoires familiaux pour la chasse, le piégeage et la pêche.
Revendications territoriales et relations contemporaines
À partir des années 1970, les Innus s’organisent politiquement pour faire reconnaître leurs droits ancestraux sur le Nitassinan. Des négociations territoriales globales réunissant des communautés innues, le gouvernement du Québec et le gouvernement du Canada sont engagées depuis 1980. Le 20 mars 1985, l’Assemblée nationale du Québec adopte une résolution reconnaissant l’existence des nations autochtones sur son territoire, repère officiel dans les relations du Québec avec les peuples autochtones.
Au tournant des années 2000, une démarche de négociation connue sous le nom d’Approche commune aboutit, en 2004, à la signature d’une entente de principe d’ordre général avec certaines communautés innues, dont Mashteuiatsh, Essipit et Nutashkuan. Cette entente vise à préciser les droits territoriaux, l’autonomie gouvernementale et le partage des redevances liées aux ressources, en vue d’un traité. D’autres communautés poursuivent des démarches distinctes ou des recours judiciaires.
Parallèlement, plusieurs communautés concluent des ententes particulières avec des sociétés d’État et des entreprises au sujet de projets hydroélectriques, miniers et forestiers sur leur territoire. Ces relations, alternant négociation, ententes et contestations, demeurent au cœur de la vie politique innue et des rapports entre les Innus et la société québécoise, comme en témoignent les documents déposés lors des audiences du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement.
Communautés
Le gouvernement du Québec reconnaît neuf communautés innues sur son territoire.
| Communauté | Appellation ancienne ou usuelle | Région administrative |
|---|---|---|
| Mashteuiatsh | Pointe-Bleue | Saguenay–Lac-Saint-Jean |
| Essipit | Les Escoumins | Côte-Nord |
| Pessamit | Betsiamites | Côte-Nord |
| Uashat-Maliotenam | Uashat mak Mani-utenam | Côte-Nord |
| Matimekush-Lac-John | près de Schefferville | Côte-Nord |
| Ekuanitshit | Mingan | Côte-Nord |
| Nutashkuan | Natashquan | Côte-Nord |
| Unamen Shipu | La Romaine | Côte-Nord |
| Pakua Shipu | Saint-Augustin | Côte-Nord |
Au Labrador, les Innus vivent principalement à Sheshatshiu et à Natuashish. Les communautés innues du Québec et du Labrador partagent une langue, une histoire et un territoire communs, bien que les frontières provinciales aient imposé des cadres administratifs distincts.
Selon l’estimation du gouvernement du Québec, la population innue des communautés québécoises s’élève à près de 24 500 personnes, ce qui en fait l’une des nations autochtones les plus nombreuses du Québec.
Mémoire et affirmation culturelle
La mémoire collective innue s’appuie sur une tradition orale riche, faite de récits mythologiques, de récits de vie et de savoirs liés au territoire. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, cette mémoire trouve aussi une expression écrite et artistique. L’ouvrage d’An Antane Kapesh, Eukuan nin matshi-manitu innushkueu / Je suis une maudite sauvagesse (1976), est considéré comme un texte fondateur de la littérature innue. La poète Joséphine Bacon, le groupe Kashtin et l’auteur-compositeur Florent Vollant ont contribué à faire connaître la langue et la culture innues au Québec et ailleurs.
Des institutions communautaires, comme l’Institut culturel et éducatif montagnais (aujourd’hui Institut Tshakapesh) et des musées établis dans les communautés, notamment à Mashteuiatsh et à Uashat mak Mani-utenam, œuvrent à la conservation du patrimoine et à l’enseignement de l’innu-aimun.
Dans l’historiographie québécoise, la place des Innus a longtemps été réduite à celle d’alliés des fondateurs de la Nouvelle-France. Les travaux plus récents insistent sur leur rôle d’acteurs autonomes, sur leurs propres objectifs politiques et commerciaux, ainsi que sur les conséquences de la colonisation et des pensionnats, sujets que la réflexion publique sur la réconciliation a remis au premier plan.
