Désignation et territoire
Les Cris du Québec se nomment eux-mêmes Eeyou dans les communautés côtières et méridionales et Eenou dans certaines communautés du nord et de l'intérieur. Leur territoire ancestral, Eeyou Istchee (« la terre du peuple »), couvre une vaste portion du bassin versant de la baie James et du sud-est de la baie d'Hudson, dans la région administrative du Nord-du-Québec.
Le gouvernement du Québec reconnaît neuf communautés cries :
- côtières : Waskaganish, Eastmain, Wemindji, Chisasibi et Whapmagoostui ;
- intérieures : Nemaska, Waswanipi, Mistissini et Oujé-Bougoumou.
Les Cris du Québec appartiennent à l'ensemble plus large des peuples cris, présents de l'Alberta au Labrador. Leur langue relève de la famille algonquienne et demeure largement parlée dans les communautés. Leur mode de vie traditionnel repose sur la chasse, la pêche et le piégeage, organisés autour de territoires familiaux de trappe confiés à un maître de trappe (tallyman), responsable de la gestion des ressources fauniques.
Occupation ancienne et traite des fourrures
Selon le gouvernement du Québec, la présence humaine dans la région de la baie James remonte à environ 5 000 ans. Les ancêtres des Cris vivaient de manière nomade, en petits groupes familiaux qui se déplaçaient au rythme des saisons entre les territoires de chasse intérieurs et les rassemblements estivaux au bord des lacs et des rivières.
Les contacts réguliers avec les Européens s'établissent au XVIIe siècle avec la traite des fourrures. La Compagnie de la Baie d'Hudson fonde en 1668 un poste à l'embouchure de la rivière de Rupert, à l'emplacement de l'actuelle Waskaganish, l'un des premiers établissements de traite de la baie James. D'autres postes apparaissent par la suite le long de la côte et à l'intérieur des terres, autour desquels se rassemblent les familles cries pendant l'été.
Pendant plus de deux siècles, les Cris participent à ce commerce comme fournisseurs de fourrures et de vivres, tout en conservant l'essentiel de leur organisation sociale et territoriale. Les missions anglicanes, actives à partir du XIXe siècle, laissent une empreinte durable sur la vie religieuse de plusieurs communautés.
Transformations du XXe siècle
Au XXe siècle, le mode de vie cri se transforme profondément. Le recul du commerce des fourrures, la sédentarisation progressive autour des anciens postes de traite et l'obligation scolaire modifient les rapports au territoire. Des enfants cris sont envoyés dans des pensionnats éloignés de leurs familles, une expérience qui a marqué plusieurs générations et qui s'inscrit dans l'histoire plus large des pensionnats autochtones au Canada.
Le territoire, intégré au Québec par les lois d'extension des frontières de 1898 et de 1912, demeure longtemps peu touché par l'activité économique du Sud. À partir du milieu du siècle, l'exploration minière et forestière s'intensifie dans la partie méridionale d'Eeyou Istchee, notamment autour de Chibougamau, ce qui entraîne des pressions sur les territoires de chasse de Mistissini, de Waswanipi et des familles qui fonderont plus tard Oujé-Bougoumou.
Ces changements surviennent alors qu'aucun traité n'a encore été conclu entre les Cris et les gouvernements pour cette portion du territoire québécois, une situation qui pèsera lourdement dans les événements des années 1970.
Le projet de la Baie-James et la Convention de 1975
Le 30 avril 1971, le premier ministre Robert Bourassa annonce le projet hydroélectrique de la Baie-James. Les travaux débutent sans consultation des populations autochtones ni consentement de leur part. Les Cris, jusque-là organisés en bandes distinctes, s'unissent pour contester le projet devant les tribunaux, aux côtés des Inuit.
En novembre 1973, le juge Albert Malouf, de la Cour supérieure du Québec, accorde une injonction ordonnant l'arrêt des travaux, en reconnaissant que les Cris et les Inuit possèdent des droits apparents sur le territoire. La Cour d'appel suspend l'injonction quelques jours plus tard, mais le jugement oblige les gouvernements à négocier. En 1974, les Cris fondent le Grand Conseil des Cris du Québec, dont Billy Diamond devient le premier grand chef.
Le 11 novembre 1975, la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ) est signée par les Cris, les Inuit, le gouvernement du Québec, le gouvernement du Canada et des sociétés d'État. Elle établit notamment :
- un régime des terres en trois catégories (I, II et III), les terres de catégorie I étant réservées à l'usage et au bénéfice exclusifs des Cris ;
- un régime de chasse, de pêche et de piégeage garantissant des droits d'exploitation ;
- une indemnité financière partagée entre Cris et Inuit ;
- des institutions cries en matière de santé, de services sociaux, d'éducation et d'administration régionale ;
- un régime de protection de l'environnement.
La Convention, protégée depuis 1982 par l'article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982, est considérée comme le premier traité moderne au Canada.
De la mise en œuvre à la Paix des braves
Les années suivant la Convention sont marquées par la création des institutions cries et par de nombreux litiges sur sa mise en œuvre. En 1984, le Parlement fédéral adopte la Loi sur les Cris et les Naskapis du Québec, qui remplace l'application de la Loi sur les Indiens pour les communautés cries par un régime d'administration locale propre. La construction du complexe La Grande entraîne le déplacement de la communauté de Fort George, réinstallée à Chisasibi au début des années 1980.
À la fin des années 1980, le projet hydroélectrique de Grande-Baleine suscite une vaste campagne d'opposition crie, menée notamment par le grand chef Matthew Coon Come, avec un retentissement international. Le gouvernement du Québec met le projet en suspens en 1994. Lors du référendum québécois de 1995, les Cris tiennent leur propre consultation, au cours de laquelle une très forte majorité refuse que leur territoire soit intégré à un Québec souverain sans leur consentement.
Le 7 février 2002, le grand chef Ted Moses et le premier ministre Bernard Landry signent l'Entente concernant une nouvelle relation entre le gouvernement du Québec et les Cris du Québec, surnommée « Paix des braves ». D'une durée de 50 ans, elle met fin à plusieurs poursuites, permet certains développements hydroélectriques, forestiers et miniers, établit un régime forestier adapté et prévoit le versement aux Cris d'une part des revenus tirés de l'exploitation des ressources, la nation crie assumant en contrepartie des responsabilités de développement économique et communautaire.
Gouvernance régionale
À la suite d'un accord-cadre conclu en mai 2011, les Cris et le gouvernement du Québec signent en 2012 l'Entente sur la gouvernance dans le territoire d'Eeyou Istchee Baie-James. Elle repose sur la coopération entre Cris et non-Cris (Jamésiens) et réorganise l'administration du territoire.
L'entente donne naissance, le 1er janvier 2014, au Gouvernement régional d'Eeyou Istchee Baie-James, qui remplace la Municipalité de Baie-James et réunit à parts égales des représentants cris et jamésiens pour administrer les terres de catégorie III. Sur les terres de catégorie II, le Gouvernement de la nation crie, issu de l'ancienne Administration régionale crie créée en 1978, exerce des compétences en matière d'aménagement et de gestion du territoire.
Sur le plan fédéral, une entente sur la gouvernance de la nation crie conclue avec le Canada en 2017 précise les pouvoirs de la nation sur les terres de catégorie I.
Principales institutions
| Institution | Domaine |
|---|---|
| Grand Conseil des Cris (Eeyou Istchee) | Représentation politique |
| Gouvernement de la nation crie | Administration régionale |
| Commission scolaire crie | Éducation |
| Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James | Santé et services sociaux |
| Gouvernement régional d'Eeyou Istchee Baie-James | Gouvernance partagée avec les Jamésiens |
Place dans l'histoire du Québec
L'histoire de la nation crie occupe une place particulière dans la mémoire collective québécoise. La contestation du projet de la Baie-James a fait des Cris des acteurs centraux de la redéfinition des rapports entre l'État québécois et les peuples autochtones. Le jugement Malouf de 1973 et la Convention de 1975 ont contribué à établir le principe selon lequel les droits autochtones doivent être pris en compte avant l'exploitation des ressources du Nord.
La Paix des braves est souvent présentée comme un modèle de relation de nation à nation, fondé sur le partage des bénéfices du développement plutôt que sur la seule indemnisation. Le gouvernement du Québec la range parmi les événements marquants de ses relations avec les Premières Nations et les Inuit.
Les communautés cries ont aussi développé des institutions culturelles et éducatives propres. L'Institut culturel cri Aanischaaukamikw, à Oujé-Bougoumou, se consacre à la conservation et à la transmission du patrimoine cri. La communauté d'Oujé-Bougoumou elle-même, construite au début des années 1990 après des décennies de déplacements liés à l'activité minière, illustre les conséquences de l'industrialisation du territoire et la volonté de reconstruction communautaire.