Portrait et mode de vie
Le choquemort est un poisson de petite taille appartenant à l'ordre des Cyprinodontiformes et à la famille des Fundulidés. Son corps est trapu, légèrement comprimé latéralement, avec une tête aplatie sur le dessus, une bouche orientée vers le haut et une nageoire caudale arrondie. La coloration générale est olivâtre à brunâtre sur le dos et plus pâle sur le ventre, souvent marquée de fines barres verticales plus ou moins visibles.
En période de reproduction, les mâles se distinguent par une livrée plus foncée ponctuée de taches claires et un ventre teinté de jaune, tandis que les femelles demeurent plus ternes. Les adultes mesurent habituellement quelques centimètres et dépassent rarement une douzaine de centimètres.
L'espèce est grégaire : elle se déplace en bancs près de la surface, dans les eaux peu profondes, calmes ou stagnantes. Elle est dite euryhaline et eurytherme, c'est-à-dire capable de supporter de grandes variations de salinité et de température. Elle tolère aussi des concentrations d'oxygène dissous faibles, ce qui lui permet de subsister dans les cuvettes isolées à marée basse. À l'approche de l'hiver, le choquemort gagne des eaux plus profondes ou s'enfouit dans les sédiments meubles des marais et des chenaux.
Au Québec, le choquemort est classé comme espèce indigène à présence régulière. Son rang de situation pour la conservation est S5. La fiche du Catalogue du vivant indique « Non suivie » au champ « Statut LEMV ».
Répartition
L'aire de répartition naturelle du choquemort s'étend le long de la côte atlantique de l'Amérique du Nord, du golfe du Saint-Laurent et des provinces maritimes jusqu'au sud-est des États-Unis. L'espèce est étroitement liée à la bande côtière et ne s'éloigne guère des milieux intertidaux et saumâtres.
Au Québec, elle est associée principalement aux milieux côtiers de l'est de la province :
- les marais salés et les marais maritimes de l'estuaire et du golfe du Saint-Laurent ;
- les estuaires de rivières et les lagunes, notamment dans le sud de la Gaspésie et la baie des Chaleurs ;
- les étangs côtiers et plans d'eau saumâtres, dont certains inventoriés sur la Côte-Nord.
Les inventaires régionaux la signalent comme un représentant typique des marais maritimes et parfois comme une espèce abondante dans les habitats littoraux peu profonds. Des travaux menés par des comités ZIP et des universités québécoises ont documenté sa présence dans plusieurs milieux humides côtiers.
Bien qu'on le rencontre surtout en eau salée ou saumâtre, le choquemort peut occuper des eaux presque douces à la tête des estuaires. La fiche du Catalogue du vivant indique 27 occurrences GBIF, sans préciser leur périmètre géographique ; ce nombre ne mesure pas l'abondance de l'espèce.
Croissance et cycle de vie
La reproduction du choquemort a lieu au printemps et en été, lorsque l'eau se réchauffe. Les mâles adoptent alors leur livrée nuptiale et courtisent les femelles dans les eaux peu profondes des marais.
La ponte est synchronisée avec les grandes marées. Les femelles déposent leurs œufs dans des sites humides du haut marais, par exemple au pied de la végétation, dans les débris végétaux ou dans des coquilles vides de mollusques. Les œufs, qui résistent temporairement à l'exposition à l'air, se développent pendant que la marée se retire, puis éclosent lorsque l'eau les recouvre de nouveau lors d'une marée haute subséquente.
Les larves et les juvéniles se développent dans les cuvettes, les rigoles et les chenaux du marais, où ils trouvent nourriture et abri. La croissance est rapide durant la belle saison et ralentit fortement en hiver. La maturité sexuelle est atteinte généralement dès la première ou la deuxième année. La longévité de l'espèce est courte, de l'ordre de quelques années.
Ce cycle de vie étroitement lié au rythme des marées fait du choquemort une espèce dépendante de l'intégrité du haut marais. Toute modification de ces milieux (endiguement, remblayage, envahissement par des plantes exotiques) peut réduire la disponibilité des sites de ponte et d'alevinage.
Relations avec l'humain
Le choquemort est nommé dans le Règlement de pêche du Québec (1990), pris en vertu de la Loi sur les pêches fédérale, où il figure sous son nom anglais, mummichog, et son nom scientifique, dans des dispositions touchant certaines pêches.
L'espèce occupe une place importante en recherche scientifique. Sa robustesse, sa facilité d'élevage et sa grande tolérance physiologique en font un organisme modèle en physiologie, en toxicologie et en biologie du développement. Au Québec et au Canada atlantique, il a servi :
- d'espèce indicatrice pour évaluer les effets sous-létaux des contaminants dans les milieux côtiers, notamment dans des rapports d'Environnement Canada et de Pêches et Océans Canada ;
- de modèle expérimental pour étudier la tolérance à la salinité, notamment dans des mémoires de l'Université du Québec à Rimouski ;
- de sujet d'étude pour mesurer l'effet de l'envahissement des milieux humides par le roseau commun (Phragmites australis), dans des travaux de l'Université Laval.
Le mot « choquemort » est répertorié dans le Grand dictionnaire terminologique de l'Office québécois de la langue française et dans le dictionnaire Usito de l'Université de Sherbrooke comme désignation française de Fundulus heteroclitus.
Relations avec les autres espèces
Dans les marais maritimes, le choquemort constitue un maillon central du réseau alimentaire. Consommateur abondant de petits invertébrés, il transfère l'énergie produite dans le marais vers les prédateurs de niveau supérieur et vers les eaux côtières adjacentes.
Il est la proie de nombreux animaux :
- oiseaux échassiers et plongeurs, dont les hérons, les aigrettes, les sternes et les martins-pêcheurs ;
- poissons prédateurs qui fréquentent les estuaires et les zones littorales ;
- certains crabes et autres invertébrés prédateurs, surtout aux stades d'œuf et de larve.
Le choquemort partage souvent ses habitats avec d'autres petits poissons côtiers, comme les épinoches. Il ne doit pas être confondu avec le fondule barré (Fundulus diaphanus), une espèce apparentée plutôt associée aux eaux douces, qui figure distinctement dans les listes réglementaires et fauniques et dont certaines populations font l'objet d'évaluations par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada. Les deux espèces peuvent se côtoyer dans les zones de transition entre eau douce et eau saumâtre.
La qualité de l'habitat du choquemort dépend aussi de la végétation du marais. Des travaux québécois ont porté sur les répercussions de l'expansion du roseau commun, une plante envahissante, sur l'utilisation des marais par ce poisson.
Régime alimentaire
Le choquemort est un poisson omnivore et opportuniste. Il se nourrit en surface, dans la colonne d'eau et sur le fond, en fonction des ressources disponibles au fil des marées et des saisons.
Son alimentation comprend notamment :
- des larves d'insectes, dont des larves de diptères qui abondent dans les marais ;
- de petits crustacés, comme les amphipodes, les copépodes et les jeunes crevettes ;
- des vers marins (polychètes) ;
- des mollusques de petite taille ;
- des algues, des débris végétaux et de la matière organique en décomposition ;
- à l'occasion, des œufs et des alevins d'autres poissons.
L'espèce profite de la marée montante pour pénétrer dans le marais inondé, où elle s'alimente activement parmi la végétation, puis se replie dans les chenaux et les cuvettes à marée descendante. Ce comportement relie la production biologique du haut marais à celle des eaux côtières.
En consommant de grandes quantités de larves d'insectes, le choquemort contribue à limiter les populations de moustiques dans les marais salés, un rôle souvent souligné dans la littérature sur les milieux côtiers de l'Atlantique.
Anecdotes
- Ses œufs peuvent survivre un certain temps hors de l'eau, ce qui permet à l'espèce de pondre dans des zones que la mer ne recouvre qu'aux grandes marées.
- Sa capacité à supporter des eaux très polluées a fait de certaines populations nord-américaines des cas d'étude sur l'adaptation rapide des organismes aux contaminants industriels.
- En hiver, il peut s'enfouir dans la vase des marais pour passer la saison froide, une stratégie qui lui permet de survivre dans des milieux où l'eau devient très froide.
